Vers l’infini et au-delà ! Le dépassement des limites comme moteur de l’innovation

April 28, 2021
Rédigé par
Virginie Van Bever et Manon Garcia

Le 23 avril 2021, c’est à bord de la capsule Crew Dragon de SpaceX, cet habitacle aux allures futuristes, que quatre astronautes ont embarqué pour un vol vers la Station Spatiale Internationale (ISS). Grâce aux diverses caméras embarquées, ce décollage a pu être suivi en direct offrant un incroyable spectacle aux spectateurs du monde entier. 

Pour cette deuxième rotation NASA-ISS, SpaceX repousse une fois de plus les limites de l’innovation en proposant notamment un vaisseau et des combinaisons partiellement confectionnés par impression 3D, et pour la première fois des fusées réutilisables -  le propulseur ayant servi lors d’une mission test non-habitée et la capsule lors du vol d’essai habité de mai 2020 pour ce vol.

Plus tôt dans l’année, le 18 février 2021, l'atterrissage du rover Perseverance sur Mars a également suscité un engouement sans précédent aussi bien dans le monde scientifique, chez les amateurs et passionnés d’astronomie qu'auprès du grand public.

Pour la première fois, nous avons pu assister en presque direct à l'atterrissage d’un véhicule d’exploration à la surface de la planète rouge. Le tout filmé en couleur avec une qualité d'image plus qu'acceptable étant donné la distance d'environ 55 millions de kilomètres qui nous sépare de la planète rouge.

Grâce à un concentré d’innovations technologiques, l’homme repousse encore une fois ses propres limites en se lançant dans l’exploration - je n'aime pas le terme conquête - d’un “autre nouveau monde”.

Vers l'infini et au-delà !

SpaceX, première société privée à se voir habilitée par la NASA pour acheminer des astronautes, a pour vocation de révolutionner le transport spatial. Pour Elon Musk, fondateur de Tesla et SpaceX, « nous sommes à l’aube d’une nouvelle ère de l’exploration spatiale ». 

Dès la création de SpaceX en 2002, Elon Musk avait annoncé vouloir conquérir Mars.  Le succès de ces premiers vols habités est la première étape vers cet objectif ultime d’une « vie multi-planétaire ». C’est également SpaceX qui aura la responsabilité d’amener en 2024 à nouveau des hommes sur la Lune, dont le sol n’a pas été foulé depuis la programme Apollo, en 1972. 

De même, avec ce que l’on peut sûrement qualifier de mission spatiale la plus ambitieuse de ces 50 dernières années, Perseverance ouvre le champ des perspectives de la connaissance en grand et pas seulement dans le domaine de la recherche spatiale.

Dans les années à venir, les analyses réalisées à la surface de la planète rouge nous livreront des informations précieuses sur la présence d’eau, l’éventualité d’une vie passée sur Mars ainsi que de nombreux enseignements sur l’astre que nous habitons et le cosmos tout entier.

De plus, de nombreuses fonctionnalités et outils développés dans le cadre de cette mission trouveront à terme des applications dans le secteur industriel, médical dans l'aéronautique ou dans l'électronique grand public par exemple. Un site mis en ligne par la NASA recense d'ailleurs les inventions ayant eu lieu dans le cadre des différentes missions spatiales et qui ont été adoptées dans la vie courante. 

Les verres de lunettes polarisés, le téflon de nos poêles à frire ou les casques sans fil ou certains isolants thermiques pour les bâtiments, toutes ces inventions doivent leur existence à la recherche spatiale. (https://homeandcity.nasa.gov/)

Planète Produit

Mon quotidien n’est pas fait de planètes, d'étoiles, d'années-lumières, ni de sondes spatiales ; je suis Product Owner pour un grand groupe agroalimentaire français, mais je suis une grande rêveuse. Je travaille au sein d'équipes pluridisciplinaires dont le but est de développer et d'améliorer des produits numériques.

L'innovation occupe une partie importante de nos réflexions de tous les jours. Parfois, cela nous donne même des insomnies !  Dans l'environnement très compétitif dans lequel nous évoluons, l'innovation est un différenciateur majeur qui permet de cristalliser la valeur et de générer de la croissance plus rapidement.

Je me pose des questions


L'analogie entre mon métier et la conquête spatiale peut paraître lointaine, mais les grandes aventures que l'homme entreprend, les limites que l'on pense infranchissables et qui au final sont dépassées encore et toujours, ne cesseront de faire naître en moi des questions à la fois existentielles et paradoxalement très “terre-à-terre”.

Dans quelle mesure la volonté d’aller toujours plus loin et de viser toujours plus haut décuple-t-elle notre capacité  à inventer et innover ?

La soif de découverte et de se dépasser serait-elle le moteur de l'humanité qui nous donne des ailes pour se transformer en super-héros, inventer et trouver des solutions à des obstacles qui sur le papier semblent infranchissables  ? 

Au-delà de l'exploit technique et du simple fait d’acheminer des astronautes dans l’espace et de faire atterrir un véhicule d'exploration sur mars, c'est la manière d'atteindre cet objectif qui mérite notre attention. 

Rien n'aurait été possible sans une collaboration poussée entre diverses entreprises publiques et privées, entre des chercheurs de tous horizons qui pendant plusieurs années ont rêvé l'impossible en tentant d'apporter leur pierre à un édifice pour la construction duquel ils ne seront probablement jamais récompensés à titre personnel.

Ce qui m'amène à m'interroger également pour savoir dans quelle mesure le monde professionnel "terrien" - et plus particulièrement celui du développement de produits numériques - peut s'inspirer de ces ingénieurs spatiaux et de ces astrophysiciens surmotivés quant il s'agit d'innover et de faire triompher l'intelligence collective.

Se dépasser encore et toujours

Accomplir une mission qui nous dépasse, avoir devant soi une montagne réputée impossible à gravir est bien souvent un facteur de motivation énorme qui nous pousse à trouver des solutions nouvelles pour parvenir à nos fins. 

Peut-être que si rien n'était a priori impossible ou perçu comme tel, rien de grand ne serait réalisable affirment les uns. Peut-être qu'il n'y a rien d'impossible, c'est une simple construction de l'esprit, et qu'il faut juste du temps et des efforts pour y arriver contestent les autres. Dans les deux cas, le résultat est le même, l'Homme se pose des questions, cherche à repousser ses limites et met en marche son moteur à inventer.

Et cette curiosité n'est pas technico-dépendante. Les Vikings et leur traversée de l'Atlantique, Christophe Colomb après eux en croyant être le premier, ou même l'explorateur anglais Percy Fawcett qui se perdit dans la jungle brésilienne à la recherche d'une cité perdue ; tous ont mis en place des schémas de pensée nouveaux pour rendre leur rêve possible en utilisant les techniques disponibles. 

Colomb ira jusqu'en Espagne pour financer son expédition après avoir essuyé le refus des Portugais. Il avait besoin de ce qu'on appellerait aujourd'hui une “levée de fonds” dans le monde des start-up pour se lancer dans cette folle aventure que personne avant lui n’avait entrepris. Le navigateur génois, poussé par son intuition, son ardent désir de réaliser un exploit en découvrant les Indes, redoubla d'efforts pour affrêter ses caravelles.  

Il ouvrit la voie à ce que l'historiographie occidentale qualifie de "période des grandes découvertes" emmenant dans son sillage les Magellan et autres Amerigo Vespucci.

La volonté de découvrir de nouveaux territoires, qu'ils soient physiques ou mentaux d'ailleurs semble être une caractéristique innée. On dit souvent que l'on devient créatif dans l'adversité. Dans les temps anciens, il s'agissait de se nourrir en taillant des outils de se chauffer en domestiquant le feu ; de survivre en somme.

Mais dans le cas des explorateurs ou des scientifiques “modernes”,  la découverte de nouveaux territoires ou d'un nouveau vaccin résulte moins de la survie que d'une volonté d'améliorer ses conditions de vie ou sa connaissance du monde. Ils se fixent parfois eux-mêmes des objectifs de l’ordre du fantasme et c'est d'ailleurs ce qui les aide à diriger leurs actions jusqu'à l'acte concret d'innover. 

Dans l'actualité récente, les (gentils?) “savants fous” sont légion. Citons par exemple Elon Musk qui souhaite installer une base permanente sur mars pour solutionner en partie le problème de surpopulation de certaines régions du globe. Il en va de même pour son comparse Jeff Bezos qui entrevoit le futur de l’humanité dans des villes satellites en orbite autour de la Terre.

Objectif Produit

Retour sur Terre. Pour tous ceux qui travaillent de près ou de loin sur des problématiques liées à des produits numériques,  on parle souvent d'objectifs inspirants et ambitieux. Un des outils que nous utilisons le plus  pour nous fixer des buts à atteindre ce sont les OKRs ( Objectives and Key Results).

La vision produit est également très importante dans tout projet numérique. C'est grâce à cette boussole spirituelle qu'un Product Owner insuffle de la motivation et fédère toute une équipe autour d'un projet qui les dépasse dans le bon sens du terme. 

Et je ne pense pas me tromper en affirmant que plus l'objectif est ambitieux, plus cela nous donne envie de nous surpasser. A l'inverse, les missions sur lesquelles les Daily stand-up s'enchaînent sans véritable objectif sinon celui de "délivrer", sont souvent des projets sur lesquels la motivation moyenne est très basse et la qualité finale potentiellement médiocre.

Besoin, Idée et Innovation

Il est également primordial de s'intéresser à la manière dont les chercheurs ont travaillé à l'éclosion d'autant d'innovations dans le cadre du lancement de Crew Dragon ou de la mission d'exploration Perseverance. 

Dans le cas de Perseverance, ce rover téléguidé à distance par l'homme a pour but de prélever puis de ramener sur Terre des échantillons du sol de la planète Mars d'ici une dizaine d'années. Pour réussir à le doter de fonctionnalités lui permettant de se mouvoir et d'accomplir différentes tâches à la surface de la planète rouge, le défi était de taille.

Nul ne connaît avec certitude la densité du sable sur lequel les chenilles vont se poser, et personne ne possède une cartographie précise du relief auquel devra faire face le rover. Alors, il a fallu faire preuve d'inventivité.

Comme dans le développement d'un produit, les ingénieurs ont dû mettre à jour de nombreuses problématiques en se mettant à la place de Perseverance. En fonctionnant par itération, les chercheurs ont pu se poser les bonnes questions tout en ayant conscience que de nombreuses réponses ne seraient obtenues qu'après l'atterrissage.

Ils sont passés par de longues phases d’idéation, de Design Thinking pour comprendre quels allaient être les vrais besoins du rover, poser des hypothèses, les confronter à une certaine réalité et s'assurer qu'à chaque stade du développement, ils étaient sur la bonne voie. Par exemple, des essais ont eu lieu en laboratoire mais aussi à Hawaï, île volcanique par excellence, pour tester les aptitudes du robot en milieu hostile.

Pour ce qui est du lancement du Crew Dragon, SpaceX ne révolutionne pas seulement le secteur spatial technologiquement, mais aussi méthodologiquement. 

Dans une démarche de recherche et développement permanente, SpaceX a travaillé sur la construction d’une série de prototypes pour amener progressivement vers le design final. La plupart ont été détruits - lors de la mise en pression des réservoirs, lors de l’allumage du moteur etc. Là où la NASA favorisait le risque zéro à l’innovation, la prise de risque et l'acceptation de l’échec sont l’atout principal de SpaceX.

Bien que les changements de conception soient extrêmement difficiles, coûteux et risqués dans l’industrie du spatial, SpaceX pivote fréquemment dans ses choix de conception, apprend de ses erreurs et innove. 

Innover c'est donc d'abord se poser les bonnes questions ou trouver comment faire naître des questions nouvelles pour répondre à un besoin qui existant ou à demi formulé.

Rêver ET planifier chez SpaceX

Quand des entreprises privées s'intéressent à l'espace, l'innovation suit des routes originales : un mix de liberté créatrice et de rigueur dans l'exécution. Garrett Reisman, ancien astronaute et Senior Advisor chez SpaceX, affirme la nécessité de penser les choses "hors de leurs limites", sur la part de rêve qui guide les grands projets de l'humanité.

"La science-fiction est une grande source d'inspiration pour la vraie science. Avant de pouvoir concevoir quelque chose, il faut pouvoir l'imaginer”, affirme-t-il.

Et dans une démarche qui peut paraître paradoxale, il insiste aussi sur l'obligation de se donner des échéances concrètes et de planifier les moments de "Grande Vision". Chez SpaceX , les équipes ont toutes des "green-light-schedules". L'objectif est de ne pas se perdre dans les ramifications complexes d'un projet unique en son genre où tout est à inventer chaque jour et de respecter les échéances, c'est-à-dire les dates de lancement.

"Si vous relâchez toute la pression, vous n'arrivez pratiquement à rien ; l'important est de prévoir le pire et de s'assurer que la pression soit saine et  ne vous pousse pas à faire quelque chose de stupide" conclue Reisman.

Intelligence collective

Un autre fait frappant de cette aventure martienne est que le rover Perseverance est  un concentré de technologies résultant d'une collaboration poussée entre diverses entreprises publiques et privées. Les laboratoires IRAP, LESIA, LATMOS, LAB, IAS, ISAE, des universités et industriels français ou américains ont installé une super caméra “SuperCam” permettant d’analyser grâce à son laser la composition chimique de la roche. Elle est aussi capable de résister à des températures extrêmes. Le rover emporte également une usine de production d'oxygène...

Certains défis sont tellement inspirants qu’ils donnent envie à de nombreux scientifiques de se pencher sur ces différentes problématiques en fonction de leurs compétences.  

J'établirais donc ici un lien évident entre un projet "qui nous dépasse et nous inspire" et notre capacité directe à décupler notre capacité à innover et à mobiliser des acteurs aux compétences multiples pour l'atteinte d'un but commun.

Observons enfin que ces projets d'exploration défient non seulement les lois de la gravité, mais aussi celle du capitalisme. Au lieu de lancer des projets similaires chacun de leurs côté, les principaux pays impliqués dans la conquête spatiale ont misé sur une coopération en mettant à disposition le meilleur de leurs savoirs et de leurs savoir-faire. Et presque sans espoir de retour investissement à court terme tant les résultats d'une telle épopée sont impossibles à prévoir.

Conclusion :

Poussé par des objectifs qui le dépassent, l’homme est à son tour mu par cette flamme immortelle qui l’aide à trouver des solutions et inventer de nouvelles manières de faire. En ce qui concerne la recherche spatiale, les enjeux ne sont pas les mêmes que pour le développement de produits numériques classiques “ terriens”. La moindre erreur de calcul ou de conception aura des conséquences beaucoup plus grandes, voire dramatiques. Constater le dysfonctionnement d’un modèle de Machine Learning n’a pas le même impact sur une mission que de se louper dans le lancement d’un satellite ou d’un vol habité. Dans le premier cas, quelques jours/hommes suffisent à corriger le tir. Dans le seconde, la vie de quelques hommes est peut-être en jeu.

Et c’est sans doute en cela que la découverte d’autres planètes et l’observation de notre univers exaltent notre instinct de découverte. La recherche spatiale au sens large est à elle-seule le symbole d’une possibilité pour l’homme de dépasser ses limites, du risque, de l’échec et de la victoire sur lui-même. Ce désir fou de défier la gravité et les pesanteurs de notre monde comme autrefois les grands marins se lançaient sur les flots à l’assaut d’un nouveau continent,  symbolise à elle seule cette folie créatrice, cette flamme immortelle qui nous guide depuis la nuit des temps vers la connaissance de notre monde.

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