Le terrorisme de proximité

Dans l’horrible attentat de Saint-Étienne-du-Rouvray, c’est une nouvelle forme de terrorisme qui apparaît : un terrorisme de proximité. Comment a-t-il été rendu possible ?

Le voile se lève sur les circonstances particulières dans lesquelles l’attentat de Saint-Étienne-du-Rouvray a été commis. Le profil notamment d’un des deux terroristes se précise au gré des révélations de la presse.

Adel Kermiche : le djihad près de chez vous

Depuis les attentats de janvier 2015, Adel Kermiche n’a plus qu’une seule idée en tête : rejoindre en Syrie les rangs de l’État islamique. Il a dix-neuf ans et souffre de troubles mentaux depuis l’enfance(1).

En mars 2015, il tente son premier départ vers la Syrie. C’est un fiasco. Il est arrêté et fiché S. Une fois par semaine, il doit se rendre au commissariat pour émarger au registre du contrôle judiciaire. Cela ne le dissuade aucunement de tenter un second départ quelques semaines plus tard.

Il n’est franchement pas doué pour jouer les filles de l’air. Il se fait arrêter à nouveau. Mais cette fois, on le coffre et c’est en taule que le jeune récidiviste devra attendre son procès.

Or, le 18 mars 2016, Adel Kermiche est remis en liberté, contre l’avis du parquet antiterroriste. Le néo-djihadiste a su convaincre les magistrats de la chambre d’instruction. Il leur a raconté sa petite histoire. Il leur a dit s’être trompé, qu’il ne recommencerait plus. Il n’y a, au juste, rien de plus beau que le repentir quand on le croit sincère.

Le terrorisme à portée de main

Mais le malheur veut que le ministère public avait raison : Adel Kermiche a trompé son monde. Il rêve toujours d’aller faire le djihad. Seulement, le bracelet électronique qu’il porte à la cheville l’empêche de partir. Comme le chemin de la Syrie lui est désormais barré, c’est à domicile qu’il jouera le djihad. On connaît la suite et l’horrible assassinat du père Hamel.

Nous vivons, en France, dans un État de droit. Dans cette affaire tragique, le système judiciaire français a parfaitement fonctionné. Aucun magistrat n’a dérogé aux procédures et aux textes en vigueur. L’instruction a fait son métier, le ministère public le sien.

Pourtant, c’est cette admirable mécanique judiciaire – et rien d’autre ! – qui a transformé un djihadiste qui rêvait de Syrie en un terroriste de proximité. C’est un bracelet électronique – et rien d’autre ! – qui a désigné la gorge d’un vieux curé à la main de l’assassin.

Prudence et tempérance sont mères de la justice

Une loi nouvelle pourrait-elle empêcher qu’un tel acte advienne à l’avenir ? Non. À moins de renoncer à l’État de droit et d’instaurer une justice d’exception – ce à quoi nous devons nous refuser, car ce serait abandonner ce pourquoi nous nous battons –, aucune modification législative ne pourra jamais apprendre à des magistrats la vertu que les Grecs plaçaient avant toutes les autres : la prudence (phronêsis), c’est-à-dire la sagacité et le discernement, une vertu pratique qui nous tient éloignés des positions de principe et des règles trop abstraites pour appliquer notre esprit aux situations qui se présentent concrètement à nous.

Or, quand un magistrat se persuade qu’un candidat au djihad peut être traité comme le premier voleur à la tire venu, il manque singulièrement de prudence. Il ne s’agit pas de déroger aux procédures : il s’agit simplement de les appliquer avec une précaution plus grande dans un cas que dans l’autre. Lorsqu’on libère sous condition un petit délinquant, on ne fait pas courir un grand danger à la société. Que risquons-nous sinon qu’il récidive et qu’il commette à nouveau l’un ou l’autre larcin ? En revanche, lorsqu’on libère sous condition un individu qui rêve de combattre, de tuer et d’assassiner, on doit le faire avec une conscience aigüe des graves périls qu’il peut représenter.

Quand un magistrat croit qu’un homme guidé par une idéologie mortifère peut – oh, miracle du repentir ! – subitement revenir à la raison et qu’il y croit parce que cet individu simplement le lui dit, il manque encore davantage de prudence.

Manquer de prudence n’est, certes, pas une faute. Dans l’affaire qui nous intéresse, les procédures ont été scrupuleusement respectées. Le droit a été dit. Mais la justice n’a pas été rendue.

Peut-on alors penser que le sacrifice du père Hamel n’aura pas été vain et que certains de nos magistrats se rendront compte que Platon avait raison d’écrire que la justice est fille de deux mères : prudence et tempérance. Si cette prise de conscience ne s’opérait pas, c’est sur l’État de droit que nous ferions collectivement peser de lourdes et funestes menaces.

Notes   [ + ]

1.Je reviendrai, ultérieurement, sur la question psychiatrique. Elle revient trop souvent dans le profil des terroristes pour que nous puissions l’éluder comme si rien n’existait.

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François Miclo est rédacteur en chef de tak.fr

3 Réactions à "Le terrorisme de proximité"

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    de Saint Hilaire 27 juillet 2016 (14:52)

    Le mur des cons trouble la vue.

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    td 28 juillet 2016 (12:45)

    « c’est cette admirable mécanique judiciaire – et rien d’autre ! – qui a transformé un djihadiste qui rêvait de Syrie en un terroriste de proximité. »

    Non.

    Si vous vous en tenez au seul passage de « terroriste potentiel enfermé » à « terroriste potentiel mis sous bracelet » (qui n’est qu’une partie du problème), la question de fond est qu’il n’y a pas assez de place en taule.
    Donc, les juges doivent sortir le plus de monde possible.

    Ainsi, il y a bien une autre cause à ce passage, qui est la décision de nos hommes politiques d’avoir construit moitié moins de places de taules que les Britanniques. Et ça, ce n’est pas quelque chose qui relève des juges.

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    Claude COUROUVE 28 juillet 2016 (23:06)

    Toute loi régulièrement adoptée et non censurée par le Conseil constitutionnel est une loi républicaine, et non une loi d’exception.

    Ce n’était pas une si mauvaise idée que de vouloir constitutionnaliser l’état d’urgence.

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