Rosenzweig, la mort et le néant

Tranchées à Verdun

C’est dans les tranchées de la Grande Guerre que Franz Rosenzweig a la révélation d’une nouvelle compréhension du monde.

« La mort, la crainte de la mort, amorce toute connaissance du Tout. Rejeter la peur du terrestre, enlever à la mort son dard venimeux, son souffle pestilentiel à Hadès, voilà ce que n’ose faire la philosophie. [...] Que l’homme se terre comme un ver dans les plis de la terre nue, devant les tentacules sifflants de la mort aveugle et impitoyable, qu’il puisse ressentir là dans sa violence inexorable ce que d’habitude il ne ressent jamais : que son Je ne serait qu’un ça s’il venait à mourir, et que chacun des cris encore contenus dans sa gorge puisse clamer son Je contre l’Impitoyable qui le menace de cet anéantissement inimaginable, face à toute cette misère, la philosophie sourit de son sourire vide et, de son index tendue, elle renvoie la créature, dont les membres sont chancelants d’angoisse pour son ici-bas, vers un au-delà dont elle ne veut rien savoir. »

Ainsi commence L’Étoile de la rédemption de Franz Rosenzweig. C’est dans l’enfer des tranchées de la Première Guerre mondiale, au milieu de l’effondrement des États-nations, aboutissements hégéliens de l’idéalisme, qu’il a la révélation d’une nouvelle compréhension du monde.

Rosenzweig et l’homme métaéthique

La philosophie prétend tout englober dans la pensée et rejette la mort dans le néant. C’est pourtant une évidence pour l’homme individuel : la mort n’est pas un néant – sinon le néant serait encore quelque chose, mais une chose impensable.

Cet « homme individuel », Rosenzweig le qualifie de métaéthique : la conscience de son existence précède son sens moral. La première réalité que nous éprouvons est celle de notre existence. Elle précède toute pensée et ainsi lui échappe. Mais en échappant à la pensée, l’homme individuel, ruine la philosophie de la totalité : « L’homme, dans la simple unicité de son être propre, de son être établi sur son nom et son prénom, sortait du monde qui se savait monde pensable, il sortait du Tout de la philosophie. [...] Le Tout ne peut plus prétendre être tout : il a perdu son caractère unique. »

Le monde métalogique

Mais, de la même façon que l’homme est métaéthique, c’est-à-dire que : « La loi a été donnée à l’homme et pas l’homme à la loi, la facticité du monde, sa contingence, s’impose à nous. La brisure de l’être se poursuit avec l’autonomie du monde : le monde a son existence propre, il précède aussi la pensée. Cela ne signifie pas qu’il soit inintelligible, ou a-logique, cela veut dire qu’il est là avant que la pensée ne l’interroge : il est métalogique.

De la même manière que le monde s’échappe dans sa contingence et que l’étude du monde intelligible est elle-même contingente et ne peut englober l’exigence de vérité absolue, il existe une aspiration à l’Absolu qui échappe aussi à la pensée. « L’histoire de la philosophie n’avait jamais contemplé un athéisme comme celui de Nietzsche. Nietzsche est le premier penseur qui – non pas nie Dieu – mais au sens proprement théologique du mot, le dénie. Plus exactement le maudit [...] “Si Dieu était, comment pourrais-je supporter ne pas être lui ?” [...] cette phrase est la première dénégation philosophique de Dieu où Dieu ne soit pas lié indissolublement au monde. Au monde Nietzsche n’aurait pas pu dire : s’il était comment supporterais-je de ne point l’être. À l’homme vivant apparait le Dieu vivant. Le Soi plein de défi contemple avec une haine la liberté divine, affranchie de tout défi. [...] C’est ainsi que la métaéthique, comme auparavant la métalogique, expulse hors de soi le métaphysique et le manifeste par là comme “personnalité” divine, comme unité — et non pas comme unicité, à l’instar de la personnalité humaine. »

Après l’Être

C’est à partir de ces trois réalités élémentaires antérieures à notre réflexion que se construit notre expérience. Ce sont les piliers sur lesquels Franz Rosenzweig construit son système de pensée.

Pourquoi L’Étoile de la rédemption est-elle important pour l’homme occidental et, dans le cadre de la mondialisation de la culture, pour l’homme en général ? La faillite de la philosophie du Tout et des des États-nations laisse l’homme moderne dans une vacuité insupportable.

Nous accusons le libéralisme, l’esprit de jouissance, le fanatisme religieux, mais notre désorientation vient finalement de ce que les catastrophes spirituelles du XXe montrent : la seule pensée rationnelle ne peut embrasser la multiplicité du réel, notre compréhension du monde physique et nos spectaculaires réussites scientifiques et technologiques ne peuvent nous donner de réponses sur l’homme et sur Dieu ou, pour le dire autrement, sur notre finitude et notre quête d’absolu.

Franz Rosenzweig nous propose une vision de ces trois réalités qui peut nous aider à reconstruire une pensée pleine d’espoir à partir des morceaux épars de l’Être brisé, que l’on soit athée, agnostique ou croyant.

Cette vision, Rosenzweig la construit sur une première caractérisation de ces réalités : le paganisme antique (le Dieu mythique, le monde plastique et l’homme tragique). Puis, il inverse les relations qu’entretiennent ces entités élémentaires au niveau existentiel en les ouvrant les unes aux autres : la Création, la Révélation et la Rédemption.

Je vous en reparlerai si la rédaction le veut, si Dieu me prête vie et si le monde ne se tord pas complètement.

Références
L’Etoile de la rédemption, Franz Rosensweig, Seuil.
Système et révélation : la philosophie de Franz Rosenzweig, Stéphane Mosès, (préface d’Emmanuel Lévinas),Bayard.

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4 Réactions à "Rosenzweig, la mort et le néant "

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    MORASSE 9 septembre 2012 (18:03)

    En somme (en Artois… c’est la photo qui m’y incite) Rosenzweig est à l’Allemagne de l’après Grande Guerre
    ce qu’Elie Faure (« La Sainte Face ») est à la France de la même époque. Mais j’ai moins de mal avec le second. Question d’écriture, sans doute…

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    Tibor Skardanelli 9 septembre 2012 (18:51)

    Il était dans les Balkans… Je ce connais pas suffisamment Élie Faure pour faire une comparaison entre eux, je sais que son écriture est un peu opaque, difficile de dire si c’est la traduction de l’allemand vers le français qui le veut, les traductions d’Heidegger sont vraiment terribles elle-aussi (mais de l’avis de tous, il était particulièrement amphigourique). Certains passages de l’Étoile sont tout de même lumineux, le livre de Stéphane Moses est quant à lui absolument limpide, à vrai dire j’aurais eu beaucoup de mal à saisir certains aspects sans lui, entre autre le contexte de l’oeuvre, son enracinement dans « Les âges du monde » de Schelling. J’essaierai de lire Élie Faure…

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    KOHLSTEDT Frédéric 10 septembre 2012 (01:36)

    On se reportera aussi aux belles traductions de Gérard Bensussan et à son commentaire.

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    Tibor Skardanelli 10 septembre 2012 (09:38)

    Merci Frédéric, je ne connaissais l’existence de ces travaux.

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