Notre ami le chien

http://www.youtube.com/watch?v=EibCPQJleL4&feature=related

Elle s’appelle Betsy, elle est autrichienne. Vous lui montrez l’image d’une poupée, elle court la chercher dans la pièce d’à côté : pas mal pour une chienne, non ? Il avait fait très chaud ce jour-là et je profitais de la fraicheur de la nuit, la télé était allumée, une vieille habitude de sous-développé – en Afrique où je vivais enfant, il n’y avait pas de télé. J’étais donc vautré sur le canapé à lire je ne sais quoi quand on annonça une émission de la BBC sur les chiens : chouette, j’adore la BBC et les chiens, un de mes meilleurs copains est un chien.

Attention, chiens gentils

J’ai donc regardé l’émission, je n’arrête plus d’y penser depuis. « Attention chiens gentils » est le titre français, en anglais c’est : « The secret life of the dog ». Si vous êtes gaga de votre chien, ne vous inquiétez pas : c’est normal. Quand vous le caressez, ça libère en vous de l’ocytocine, la même substance qui rend les mamans folles de leur bébé quand elles l’allaitent. Bon, je sais, il doit y avoir autre chose aussi, mais ça, c’est avéré. Ce n’est pas là l’important, vous pensez bien. Non, l’important est ce que notre relation avec le chien signifie.

Comme tout un chacun je pensais que l’animal terrestre le plus intelligent était le chimpanzé capable de faire de la bicyclette et de toucher le dessin d’une banane sur un écran pour obtenir le fruit convoité, je croyais Bobo bien au dessus de Médor.

Pourtant, une expérience très simple m’a détrompé : on présente à un chimpanzé deux bols renversés. Sous l’un, il y a une friandise et pas sous l’autre ; à lui de faire le bon choix. On lui donne cependant un indice : on désigne clairement le bol cachant la friandise de la main, le pauvre Bobo ne saisit pas, il ne compte que sur ses maigres forces et ne fait pas mieux que ce que les implacables statistiques prédisent en pareil cas, il se trompe la moitié du temps.

Médor lui, en revanche, comprend immédiatement. Mieux, au bout d’un moment, un simple regard suffit, et c’est du Médor standard que je parle, pas de Betsy.

Le chien est un loup

Si le chien est l’ami de l’homme, il n’en est pas moins génétiquement un loup. Peut-on apprivoiser un loup en le retirant tout jeune de la mamelle et en se substituant à sa mère ? Non, à moins d’un coup de bol extraordinaire qui ferait que l’on tombe sur une crème de loup adepte de la non-violence, vers l’âge de huit semaines.

Comme Bobo le singe, le loup se désintéresse de l’homme, n’en fait qu’à sa tête et finalement, quand sa taille deviendra conséquente, sera un réel danger pour celui qui l’a élevé.

En Sibérie, vers la fin des années 1950, près de Novosibirsk, Dimitri Belyaev s’est intéressé à ce problème, il voulait montrer que les changements morphologiques chez les animaux domestiques comme le chien pourraient être le résultat de la sélection d’un seul caractère, l’amitié pour l’homme.

Pour ce faire, il mit en place une expérience de longue haleine : élever des renards en les séparant en deux populations témoins, l’une constituée de renards indifférenciés, l’autre constituée de renards dont on sélectionne, portées après portées, les individus les plus doux. Au bout de cinquante ans, les résultats sont spectaculaires : les renards de la seconde population sont devenus des animaux domestiques qui aiment l’homme, recherchent sa compagnie et ses caresses. Le plus étrange est que parallèlement, comme prévu par ce pionnier, de nombreux caractères récessifs sont devenus dominants, queue retroussée, oreilles tombantes, museau raccourci et pelage de diverses couleurs. On ne peut pas sélectionner un unique caractère, la sélection d’une caractéristique particulière en promeut d’autres que l’on ne pouvait prévoir. La diversité est un avatar de la domestication. Il y a mille implications à ces différentes expériences.

La conscience, un épiphénomène ?

Si, comme beaucoup d’Occidentaux, je suis persuadé que l’homme est issu d’une lignée de primates, je n’arrive pas à me résoudre à ce que, sur le plan de la conscience, il y ait eu une transition, qu’il y ait eu des hommes qui n’en étaient pas vraiment, des semi-hommes, quelque chose entre nous et le singe. Cette idée ne gêne pas grand-monde à vrai dire. La Guerre du feu a popularisé l’idée d’ancêtres un peu idiots et très velus, les acteurs les représentant mimant grotesquement des sortes de singes.

J’ai beau aimer 2001 l’Odyssée de l’espace, les singes du début m’agacent. La théorie de l’autodomestication de l’espèce humaine du génial Konrad Lorenz est troublante pourtant. Lorenz était un darwiniste convaincu, Belyaev aussi d’ailleurs, l’ennemi pour ces gens-là c’est l’âme et la conscience. Pour moi, c’est l’inverse : je supporte assez mal que l’on présente la conscience comme un épiphénomène.

L’homme se serait autodomestiqué donc, favorisant l’apparition d’un être immature, à l’appétit et la sexualité débridée : l’homme moderne. Beaucoup vont acquiescer bruyamment. L’idée de la décadence de l’homme libéral blanc est, en effet, très prisée. Faites gaffe quand même : il ne s’agissait pas que de l’homme blanc libéral chez Konrad.

Mais comment se fait-il que des hommes qui se méfient à ce point de l’âme s’en soucient soudain en quelque sorte ? En effet, le piège est évident, si seule l’objectivité scientifique la plus totale(itaire) compte, qu’a-t-on à faire de considérations sur la décadence ? C’est tout de même vouloir le beurre et l’argent du beurre. Mais c’étaient des hommes de leur temps : être un jeune homme ou un adolescent dans les années 1930 en Autriche ou en Union Soviétique, ça doit bien laisser quelques traces.

La néoténie par l’amour

Nous voici loin du chien, me direz-vous. Pas si loin. Si l’on résume ces histoires de chiens et de renards, c’est d’abord l’amour de l’autre qui fait la différence : le chien est supérieur au chimpanzé en ce qu’il est attentif à ce que fait l’homme, ce qui lie l’homme et le chien c’est l’amour avant tout, c’est l’amour qui est à la base de la domestication des renards sauvages et hargneux de Sibérie. Si l’homme s’est domestiqué lui-même, on peut penser que c’est ce même principe qui l’a guidé.

Or, vous n’êtes pas sans savoir, bandes de mécréants, que l’amour est le premier principe, Dieu n’a pas fait l’homme à son image parce qu’Il Se détestait – je n’aime pas ces ricanements mauvais au fond. Cette immaturité qui était si odieuse à Lorenz, la néoténie de l’homme et du chien, n’est-elle pas le signe de leur supériorité ?

Le singe nu de Desmond Morris est un enfant avant d’être un fornicateur. Du point de vue d’un éthologue, il y a une explication évidente : nous sommes programmés pour défendre, protéger et aimer notre progéniture, facile. Nous pouvons donc rester sur nos positions, pourtant je voudrais soulever un dernier point. Dans les Animaux dénaturés de Vercors, Douglas Templemore tue le fruit du croisement entre un homme et une « tropi », ces êtres dont on n’arrive pas à décider s’ils sont des hommes ou pas, pour être accusé de meurtre – ce qui scellerait la question. C’est le meurtre fondateur, Abel et Cain, Romulus et Remus. Le meurtre est le pêché ultime, la négation de l’autre, le contraire de l’amour. À quel moment de notre autodomestication, l’horreur de ce geste nous est-elle venue ? N’est-ce pas à ce moment-là que nous sommes devenus conscients ? Il faut que je vous laisse, je dois aller nourrir mon chien.

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3 Réactions à "Notre ami le chien"

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    MORASSE 26 août 2012 (11:03)

    Comme c’est vrai et bien dit. Perso, de tous les films sur le chien et son ancêtre le loup, c’est « Danse avec les loups » que je préfère… Les singes me font ch… à commencer par les bonobos à la DSK. Comme disait la grand-mère d’Yves Coppens : « Tu descends peut-être du singe, moi pas ! ».Bon dimanche à la campagne…

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    L'Ours 26 août 2012 (18:40)

    Passionnant!

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    Charles Vaugirard 27 août 2012 (09:31)

    Excellent papier !

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