Nice, les habits neufs de la terreur

Quelle est l’arme d’un terroriste ? Son fusil d’assaut, sa ceinture d’explosifs, son poignard. Évidemment ! Mais pas uniquement. L’arme la plus efficace d’un terroriste, c’est son acceptation de sa propre mort, c’est-à-dire sa pulsion suicidaire. Relisons Durkheim pour tenter de cerner ce qui s’est passé à Nice le 14 juillet 2016.

Le 24 juin 1894, à Lyon, Sante Caserio assassine Sadi Carnot d’un coup de poignard. Un mois plus tard s’ouvre le procès d’assises de celui qui vient de tuer le président de la République. Le parquet a mené l’instruction tambour battant. Quelques semaines ont suffi à établir la culpabilité de l’accusé. Seulement, les magistrats sont soudain saisis d’un très gros doute : Caserio a-t-il vraiment toute sa tête ? L’opinion publique la réclame. Faut-il la lui donner ?

Quand Sante Geronimo Caserio court à son suicide

Voilà un homme qui assassine Sadi Carnot et qui, au lieu de prendre la fuite dans la panique générale, continue à courir autour de la voiture présidentielle en criant : « Vive l’anarchie ! » Et que dire de sa défense ? Certes, il dit avoir voulu venger Auguste Vaillant, un anarchiste condamné à mort, l’année précédente, pour avoir placé une bombe au Palais-Bourbon. Mais le mot de « suicide » et les idées noires reviennent trop souvent dans les propos de Caserio pour que les magistrats puissent s’accorder sur sa parfaite santé mentale. Certainement est-il « déséquilibré »… Le tribunal propose alors à l’accusé de plaider la folie. Caserio refuse. On lui tranche la tête.

Ce que nous voyons ici, c’est que Sante Caserio n’a pas fait du suicide, c’est-à-dire du consentement à la mort, une conséquence éventuelle de son acte ni un risque du métier. Il en a fait son arme. Dès lors qu’il était prêt à mourir, il pouvait passer à l’acte et assassiner le président Carnot.

Depuis mars 2012 et les effroyables tueries de Toulouse et de Montauban, nous croyons que les armes employées par les terroristes sont des fusils d’assaut, des ceintures d’explosifs et même un camion. En réalité, l’arme la plus dangereuse dont disposent les terroristes, c’est leur aptitude à consentir à leur propre mort.

En 1897, trois ans après l’exécution publique de Caserio, le pays n’est pas encore tout à fait remis de l’assassinat de l’ancien président de la République. Partout, en France, on coupe de symboliques rubans pour inaugurer des rues, des places, des squares, des avenues portant le nom de Sadi Carnot(1). Paraît alors le livre d’un certain Émile Durkheim : Le Suicide. Dans cet essai magistral, le père de la sociologie moderne rompt avec l’idée antique du suicide. Il n’est pas, nous dit Durkheim, l’idéal auquel croyait les stoïciens : ce n’est pas la suprême liberté que s’accorde l’individu d’en finir par lui-même avec sa propre vie. Le suicide est, au contraire, un fait social, auquel l’individu n’a, en fin de compte, jamais réellement prise.

Durkheim, une typologie sociale du suicide

Durkheim va jusqu’à établir une typologie sociale du suicide. Quatre genres sont fixés : le suicide « égoïste » qui résulte d’un défaut d’intégration sociale, « l’altruiste » qui provient a contrario d’un excès d’intégration (sectes, partis, idéologies), « l’anomique » qui est le fait d’une absence de valeurs et de repères, « le fataliste » qui résulte d’un excès de régulation sociale.

Poussons Durkheim jusqu’au bout. Si nous pensons que la pulsion suicidaire a quelque chose à voir avec le terrorisme, ce n’est pas sur une seule typologie que s’appuie la folie meurtrière des terroristes. Certains sont endoctrinés : ils marchent vers la mort comme les membres de la première secte solaire venue s’immolent par le feu. Certains autres ne le sont pas et n’ont nul besoin de l’être pour passer à l’acte. Certains enfin semblent cumuler : ils pointent sans vergogne aux quatre typologies durkheimiennes du suicide.

Cependant, Durkheim nous est-il d’aucune aide pour comprendre ce qui s’est passé le 14 juillet 2016 à Nice ? L’entourage de Mohamed Lahouaiej Bouhlel nous le décrit comme « dépressif », tandis que Daesh revendique l’attentat.

Deux thèses semblent ici s’affronter. D’une part, ceux qui avancent que le criminel a trouvé son parangon en Andreas Lubitz, le copilote du vol de « Germanwings » et que nous aurions uniquement affaire ici à une Internationale dépressive. D’autre part, ceux qui pensent que Mohamed Lahouaiej Bouhlel se serait nécessairement radicalisé avant de passer à l’acte. C’est notamment l’analyse du ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, qui parle de « radicalisation rapide ». Bien curieuse notion que le « fast-islamism »…

En vérité, Bouhlel n’a certainement pas eu besoin de se radicaliser. Pour perpétrer ce genre de crime abominable, l’endoctrinement est une cause possible. Seulement, elle n’est pas la seule. Restent les figures suicidaires de l’égoïste, de l’anomique, du fataliste. Il faudrait fouiller ça très en détail pour avoir un commencement de vérité. Ce n’est ni le moment ni le lieu.

Un terrorisme d’un genre nouveau ?

C’est pourtant, ici, dans cette indétermination, que les choses deviennent beaucoup plus inquiétantes et, pour tout dire, beaucoup plus dangereuses. Tant que nous avions affaire à des terroristes qui s’endoctrinaient et se radicalisaient au contact de milieux et de réseaux organisés, la puissance publique avait les moyens de lutter contre ces milieux, ces réseaux, ces organisations. Il suffisait de les fragiliser et de les démanteler. Les Services pouvaient agir, ça et là dans le monde, pour discrètement planifier des carrelages trop glissants et fatals. Ces dernières années, sous la présidence de François Hollande, la France ne s’en est pas privée.

Or, Daesh ne semble pas agir ici comme une organisation structurée qui commandite des opérations, mais comme une franchise qui s’appuierait sur un réseau informel d’auto-entrepreneurs qui prendraient chacun leurs propres initiatives. Pour emmerder les auto-entrepreneurs, la France a su inventer le RSI. Gageons que l’État sache faire preuve, dans les mois qui viennent, d’une aussi flamboyante inventivité pour limiter les agissements des terroristes.

Encore un mot de Durkheim. Si notre intuition est juste et que l’arme principale des terroristes c’est le suicide, c’est-à-dire la résolution à mourir en emportant avec soi un nombre maximal de victimes, il faut nous intéresser de près aux causes sociales du suicide. Le sociologue s’appuie sur la statistique alors naissante pour montrer que le nombre de suicides dans un pays est corollaire de l’état de santé de ses « instances d’intégration » (nation, armée, État, famille, religion, partis, syndicats, etc.) : « Quand la société est fortement intégrée, elle tient les individus sous sa dépendance, considère qu’ils sont à son service et, par conséquent, ne leur permet pas de disposer d’eux-mêmes à leur fantaisie… »

Daesh a de beaux jours devant lui

C’est peut-être là où se noue le nœud gordien. L’unité du pays n’est plus qu’une façade marchande sur laquelle on gribouille, les jours de temps maussade, les mots de « vivre ensemble » et de « lien social » – des mots si stupides qu’on en viendrait à oublier que le bourreau et sa victime expérimentent eux-mêmes une forme particulière de « vivre ensemble » et de « lien social ».

Tant que nous continuerons à affaiblir – nous le faisons chaque jour, avec une persévérance qui force le respect – les « instances d’intégration » que sont la nation, l’État, la famille, la religion, les syndicats, les partis, bref l’essentiel d’un pays et ses corps intermédiaires, nous persisterons à donner le jour à des générations entières de suicidaires.

Et il s’en trouvera toujours, parmi eux, à vouloir donner un surcroît de sens à leur suicide en inscrivant leur propre acte dans une cause qu’ils croient les dépasser. Daesh a de beaux jours devant lui, tant que nous persisterons à mépriser comme nous le faisons aujourd’hui les « instances sociales d’intégration ».

Notes   [ + ]

1.Beaucoup d’entre elles ne dureront pas longtemps. Bientôt, de plus illustres noms viendront remplacer celui du président assassiné…

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François Miclo est rédacteur en chef de tak.fr

4 Réactions à "Nice, les habits neufs de la terreur"

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    Tibor Skardanelli 20 juillet 2016 (18:43)

    C’est marrant qu’à part Andreas Lubitz les gars qui se font péter le caisson pour bousiller le plus de koufars possible soient musulmans ? Comment se fait-il que les musulmans soient si sensibles au déficit de nation, d’État, de famille, de religion, de syndicat, de parti ? À moins, à moins, que ce soit un argument absolument bidon et que les véritables raisons se trouvent ailleurs. Mais, chut ! Ne versons pas dans l’islamophobie, continuons de nous enfoncer la tête dans le sable, c’est le déficit de religion qui pousse les musulmans à vouloir imposer la charia. On a dépassé les 200 morts en moins d’un an et c’est par pure chance que le bilan n’est pas plus lourd, mais surtout, surtout, lâchons la grappe aux musulmans.

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    Claude COUROUVE 25 juillet 2016 (11:34)

    Quand on est convaincu de la survie éternelle après la mort, le suicide n’en est plus vraiment un.

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    René de Sévérac 25 juillet 2016 (12:04)

    François, excellent billet, mais …
    permettez-moi de rejoindre la remarque de Tibor.
    L’analyse de Durkheim traite du suicide, pas du martyre !

    Problème résiduel, il faudra (dit Valls) s’y habituer …
    car le goût du martyre semble se propage vite !

    @ Claude, la conviction de la vie éternelle ne pousse pas à ce désir de a faire partager à son prochain !

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    Nomade 28 juillet 2016 (09:21)

    C’est certainement utile de bien explorer les aspirations des personnes qui finissent par passer à l’acte, et qui en effet ne sont pas toujours djihadistes « encartés » mais plutôt autoentrepreneurs, comme le suggère l’article. Ceci de façon à trouver des pistes pour les dissuader, donc pour les priver de leur arme principale: cela paraît vain, mais il faut y réfléchir quand même. Puisqu’ils espèrent leur propre mort, une « belle mort » selon leurs codes, est-il possible techniquement de les neutraliser sans les tuer, donc de les obliger à vivre/être vivant après leur acte? Ou y a-t-il un type de mort qui ne serait pas une belle mort à leurs yeux, ou simplement un type de sépulture qui serait honnie, dont la perspective dans leur croyance serait insupportable, et dont on pourrait donc les menacer?

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