Le vin, la plus noble conquête (1)

El triunfo de Baco

Diego Velasquez, « Le Triomphe de Bacchus » (El triunfo de Baco), 1629, œuvre plus connue sous le nom « Les Ivrognes ». Musée du Prado.

Tout a commencé lorsque les orateurs de comice agricole et les versificateurs de guinguette parlèrent de « jus de la treille », ce qui prouvait combien l’élaboration du vin leur était étrangère. Il leur fallait masquer les cochonneries que l’ébriété les poussait à dire, et voiler ce que ce « vieux dégueulasse » (les droits d’auteur vont aux zayandrois de Reiser Jean-Marc, natif de Réhon, Meurthe-et-Moselle, 1941-1983, artiste qui ne fut et n’a jamais été égalé), ce que, disois-je, ce « vieux dégueulasse » de Noé (Noah en anglais) montrait à ses enfants, ayant retiré son pantalon de velours. Ce fut dès lors la décadence… On alla jusqu’à dire : « Adieu paniers ! Vendanges sont faites ! » Au dernier demi-siècle, on vit arriver les dégustators. Et le vin va peut-être mourir.

Ici naît « notre » vigne

J’ai le cœur serré lorsque je regarde Commissaire Montalbano (pour les lieux et pour les gens – mais le scénare est minimum) et que je vois la belle campagne d’Agrigente et les villas et les palais et les rues de la ville. Et la mer à Port Empédocle. Le cœur serré par le côté nécropole, par la pesanteur de la mort et du Temps sur ces chemins entre les murets comme en Bretagne, ces murs blancs crémeux, ces pavements aux larges dalles râpées par le soleil, le vent, les pieds nus et le sel du Sud. Pour une raison très personnelle autre qu’archéologique : c’est ici que « notre » vigne est née il y a trois mille ans.

Les pisse-vinaigre me diront : « Et le Caucase ? Et les Egyptiens ? Et les Babyloniens ? » I say : S’il est vrai que les Egyptiens cultivaient déjà leurs cultivars dès la Haute-Epoque (la Période pré-dynastique, pour les pointus), et que les sujets d’Hammurabi se torchaient tant à la bière qu’au jus épais de Mésopotamie, la Sicile d’Agrigente possède une supériorité évidente : [pullquote_right]Les sujets d’Hammurabi se torchaient tant à la bière qu’au jus épais de Mésopotamie…[/pullquote_right]elle inventa le vin d’exportation au détriment de Thanis et de Babylone. J’ajouterais que la possibilité de bonne fermentation du moût en pays chaud n’est pas très grande. Bien que les Egyptiens eussent eu la chance d’avoir des grottes très fraîches pour y installer leurs chais, ce n’était pas le cas des Babyloniens, malgré leurs dolines des marais. Pour le Caucase, son importance ne date que du XXe siècle, tant il parut nécessaire à l’Université de ne pas fâcher le Kremlin.

En fait, il s’agissait d’un artefact (un coup tordu) à la Lyssenko, mais bien placé localement. Les croyances bibliques réactionnaires avaient motivé la recherche durant des siècles. Il leur fallait prouver que l’origine du monde (pas celle de Courbet, encore que…) ne pouvait se trouver qu’à l’emplacement du Paradis, perdu par la faute du serpent. Le socialisme scientifique libérait la recherche au Caucase. Cependant, ce n’est pas parce que les montagnards de Chéchénie ou les patais de Géorgie s’enivraient à chaque réunion du Parti que leurs vins étaient les plus vieux du monde. La kremlinophilie eut ses limites. On aurait pu reprendre les mêmes théories à propos du Balouchistan ou du Turkmenistan (et avec plus d’exactitude), mais ça n’aurait pas eu le même cachet.

Le vin : une dette grecque

Depuis la plus haute antiquité, les Grecs sont certes gens subtils, commerçants, voleurs, tricheurs mais grands extracteurs de quintessence (le dieu Hermès les a jadis protégés, aujourd’hui c’est la BCE… tsss). S’ils s’asseoient toujours sur un rocher avant de parler, tel précisément Empédocle, c’est qu’ils observent et tirent des conclusions de leurs observations. Ainsi, au tout début du dernier millénaire avant notre ère, ils étudièrent le vin avant de l’expédier aux quatre coins du monde connu. En marge, cela donna des libations à Vix et la naissance de Bordeaux où les ancêtres des beaux gentihommes d’aujourd’hui gagnaient fortune dans la puante préparation du garum, un jus de poisson pourri.

Mais ne brûlons pas les estapes. Les Grecs furent les premiers œnologues que la fermentation du jus de raisin ne laissa pas gros-jean comme devant, comme cela devait arriver au capitaine Fleury, vaillant marin du XVIIe, qui crut faire du vin avec de l’ananas en arrivant aux Antilles. Jusque-là, le jus des grappes se buvait à la louche ou à la coucourde évidée tant qu’il ne s’aigrissait pas. Un peu comme le dolo de Cafrerie. [pullquote_right]Les Grecs avaient un avantage sur tous les autres peuples de la région : ils avaient un dieu pour s’occuper de la vinification…[/pullquote_right]Les Grecs avaient un avantage sur tous les autres peuples de la région : ils avaient un dieu pour s’occuper de la vinification. Bien que né dans le lierre et bisexuel avéré, Dionysos savait gérer une fermentation et calmer les turbulences du moût. Par des cérémonies de transubstantiation, il fit passer le désordre du liquide à celui de femmes spécialisées dans le foutage de bordel : les Ménades. Tant que les Ménades dansaient, et que Dionysos soufflait dans la flûte de Pan, le vin se calmait. Ça durait. Mais il fallait être rapide pour le transférer dans des aires et des outres de repos et le leur dissimuler. Les Grecs surent faire…

On vit alors, Herodote m’en est témoin, des caravanes de marchands ambulants parcourir les pays d’au-delà des mers, vers le septentrion. Bien avant d’avoir fondé Massalia, ils donnèrent aux naturels le goût du vin, liquidant leur liquide à la remontée du fleuve qu’ils s’approprièrent, le nommant Rhône (en souvenir de Rhodes). Ils ont laissé des dépôts d’amphores jusque dans les contrées où se prépare la pauchouse. D’autres, répondant à un atavisme contemporain d’homo erectus, allèrent vers le couchant, poursuivant le soleil avec leurs chargements. Deux routes se dessinèrent. Deux aventures naissaient…

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4 Réactions à "Le vin, la plus noble conquête (1)"

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    Raùl Cazals 23 août 2012 (12:10)

    Ce n’est pas un article d’histoire ! C’est une superbe déclaration d’amour.
    PS : la prochaine fois, ramenez quand même une bouteille !

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    kessler 23 août 2012 (12:50)

    magnifique…

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    pierre 23 août 2012 (13:23)

    Si l’ambiance politique n’était pas au communisme depuis des années, dans la taxation à tout va, dans la haine du riche qui conduit à la mise en place de barrières dans le développement économique, on aurait peut-être encore de riches Français capables d’acheter ces châteaux!
    Oui, la France est communiste dans sa mentalité, tout l’enjeu est de maintenir un esprit de lutte des classes dans la tête des gens.
    Grâce à cette opposition « naturelle », plutôt qu’une réconciliation, l’Etat fait passer les plus belles taxes de salopards qu’un pays peut connaître.
    Plus de la moitié du fruit de son travail en impôt, c’est pas le signe qu’on a la haine du riche? Je m’adresse aux gens de gauche avec qui la France n’avancera jamais!!
    Le Français est coupable de la pauvreté de certains, le ps ne peut être plus explicite dans sa manière de faire..
    Je m’en vais me boire un p’tit Bourgueil tiens…

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    Marie 23 août 2012 (15:53)

    et moi un petit coteau du Quercy! Ca ne fait rien la taxe à 75°/° c’est pas pour moi ni les sportifs ni les artistes!

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