Le vin, la plus noble conquête (5)

vin chine

Lire l’épisode précédent.

On a complètement oublié que la vigne a d’abord été plantée, il y a des milliers d’années, par des amateurs de vin. La qualité première de cette production indigène était d’avoir été élaborée par les amateurs eux-mêmes. Parmi les menaces modernes que génère la vision productiviste du monde figurent la normalisation des vins, une uniformisation des goûts, une élaboration rationalisée selon des critères et des paramètres imposés par un modèle marchand théorique.

Dans les années 1970, le vin de France a failli périr par abus de « remèdes ». De nos jours, le goût du « boisé », par exemple, a incité les marchands de copeaux à fournir la viticulture tandis que chaptalisation et soufrage sont stigmatisés sur le devant de la scène. Les winemakers sont aux avant-postes de la destruction, soutenus par les extravagances d’auteurs qui prennent le vin vigneron pour une élucubration d’hérédo-alcooliques et font le jeu du pinard industriel. Cela commence par la négation du terroir. Pourtant, une flagrante contradiction échappe à ces gens : la spéculation a gagné les grands crus, ce qui prouve que le « terroir » aujourd’hui si décrié existe bien.

Entendez-vous dans nos campagnes…

Ce « terroir » est nié tout autant à Bruxelles qu’en Chine – où des vendanges (des « moûts ») de toutes provenances peuvent être utilisés pour « faire du vin »… ainsi que vient de le raconter La Revue du vin de France : « Il est tout à fait licite en Chine de vendre sous une origine géographique [attribuée] des vins produits à partir de raisins récoltés ailleurs. » Sont ainsi proposées aux bling-bling sinophiles des « marques » qui n’existent pas et usurpent illégalement des noms comme Lafite, Latour ou bientôt… Gevrey-Chambertin. Pour nous, en France, ces noms ne sont pas des « marques ». Ce sont des appellations liées à un « terroir », ce sont des AOC. De l’autre côté du continent eurasiate, les marchands de pinard et Bruxelles menacent le terroir et les appellations au nom de la « liberté du commerce ». Samedi dernier, à Châlons-en-Champagne, François H. a juré craché qu’on ne toucherait pas à notre législation. J’attends avant de lever ma fourche !

Le terroir se définit comme un morceau de terre, divisé ou non en parcelles cadastrales, d’une superficie plutôt réduite, constituant une unité géologique, hydrique et climatique. Il conditionne avec l’emploi d’une variété végétale appropriée (un cépage) et les pratiques « loyales et constantes » du vigneron, les fondements d’une identité reconnue par la tradition et la loi. En France, cette reconnaissance a commencé après la Première Guerre mondiale en enquêtant très sévèrement sur le fond géologique, le climat, le (ou les) cépage(s), l’histoire, la qualité du propriétaire, celle du vigneron, sur l’esprit…

La jactance nuit gravement à la santé

Rien n’est plus éloigné de la spontanéité ou du présentisme, aujourd’hui vertus cardinales, que la longue élaboration d’un grand vin et l’attente de sa dégustation. Un bon vin, qu’il appartienne au sommet de la hiérarchie ou qu’il soit le fruit d’un modeste vignoble paysan, c’est d’abord une mémoire. Voilà pourquoi il a une âme.

Après trente siècles d’existence, le vin peut-il mourir ? La petite mouche dorée s’est attaquée à la plante, mais cette fois, ce ne sera pas le phylloxera mais l’homme (la connerie ?) qui pourrait en venir à bout. Ce qui va disparaître et mourir dans l’indifférence de tout notre continent, c’est le vin de notre jeunesse, et contre ça, on n’y peut rien. Mais il y a plus grave que la mélancolie… La destruction du goût des amateurs est désormais un fait lié à la promotion et donc à l’achat. Une armée de dégustateurs a pris le pouvoir sur les vignerons par le biais de guides, annuaires versatiles, dont quelques uns sont, eux aussi, frelatés.

Ah ! les dégustations ! Et je me mouche au bord du verre après avoir fait girer le liquide sans le renverser sur sa cravate ou son jabot, et je te glougloute en bouche, et je te crache (dégueulasse !) puis je verse le reste au piot… Ensuite vient la jactance à base d’analogies (de la « queue de renard » aux « agrumes ») dont je vous fais grâce parce que, du temps où on ne crachait pas entre les barriques, et où on avalait comme des braves ce que servait la pipette, le verdict se résumait à un titubant : C’est bon !… pour celui qui était choisi. Et si ce qu’on venait de taster n’était pas parfait, ça se soldait par un ouais approximatif.

Comme le dit si bien Takeshi Kitano [il existe de bons Japonais] : « En règle générale, plus on donne d’explications, plus on perd de sensations. Je préfère dire c’est bon plutôt que cela me rappelle l’extraordinaire goût de telle ou telle chose. » Le pire, dans ces caveaux où s’exhibent les barriques, c’est l’assiettée de noix. La noix est l’ennemie de la vérité, elle dissimule les imperfections et le goût d’bouchon qui, pour l’ignorant du vrai goût de bouchon, recouvre aussi l’indéfinissable. Le plus grave de tout, un bon marchand de vins vous le dira : prétendre « déguster » plus de six vins par séance est une farce. Il faut être Parker (l’Américain) pour s’en enfiler une trentaine à chaque fois… et cocher des cases sur une fiche de « réponses rapides ».

Le vin. Après en avoir parlé…

Pour moi, la meilleure heure, c’est autour de dix heures du matin : il ne fait pas trop chaud, le goût du dentifrice s’est évaporé, il y a une assiette de chanteaux de gros pain blanc rassis à portée de la main (surtout pas de fromage ni de charcuterie). On s’est rincé la bouche à l’eau fraîche. Goûtons-voir ! le vigneron moderne a sélectionné ce qu’il vous propose car il ne vous force pas le palais, il vous connaît, vous avez été présenté par des personnes dignes de confiance. L’erreur ce serait d’essayer de vous persuader qu’on vous vend un « nectar ». On se tait ! La dégustation, c’est comme les promesses électorales, ça n’engage (et n’enrage) que ceux qui les écoutent. Parce que le vin est peut-être en train de mourir, mais il y a ici et là de l’espoir. Et c’est à découvrir.

La démonstration de tout ça, on vient de l’avoir avec ce Chinois fortuné de Changli, qui a payé 30 000 dollars une bouteille de gewurtztraminer de chez Emile Beyer, valant 15 à 20 euros au domaine, et qui l’a ensuite cassée en public pour protester contre la concurrence que, selon lui, les vins français font à la viticulture chinoise (de quoi rire)… Ça m’a rappelé cette histoire d’un vieux millésime de Bordeaux acheté par un milliardaire yankee dans une vente aux enchères et qui finit par terre, la bouteille ancienne s’étant brisée au moment de retirer le bouchon. L’acheteur et ses invités en furent quitte pour sucer la moquette.

Une nouvelle génération de jeunes vignerons s’affirme. Ils sont passionnés, attentifs aux soins de leurs vignes, à la qualité de la vendange et aux méthodes « douces » de l’élaboration de leurs vins. Tout n’est pas perdu !

FIN (provisoire)

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1 réaction à "Le vin, la plus noble conquête (5)"

  • avatar
    Tibor Skardanelli 3 septembre 2012 (14:20)

    Bon, fallait bien en mettre un petit coup aux Américains en passant, quelqu’un rappelait récemment que sans eux il n’y aurait plus de cognac. Et je m’excuse si je vous demande pardon mais question jactance il n’y a pas photo. Si le pinard a un coup dans l’aile c’est aussi que l’on a longtemps produit des quantités astronomiques de Kiravi qui troue l’estomac, chez les vignerons aussi il y a des voleurs et des imbéciles. Le nombre de Bordeaux dégueulasses que l’on vend dans les super-marchés d’Île de France est une véritable honte et je ne parle pas des vins de l’Aude, les rosés frelatés, et j’en passe et des pires. Un dernier mot, le snobisme du pinard c’est les anglais qui nous l’ont collé, normal qu’ils continuent. Quant aux Chinois, lorsque notre pays cessera de les faire rêver, on pourra alors aller chez eux comme travailleurs immigrés, c’est vrai, on est si dynamiques. Et le pinard à 10h sans charcuterie ni sauciflard c’est pas une honte ça ?

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