Le vin, la plus noble conquête (4)

"Meeting viticole" du 9 juin 1907 à Montpellier : 600 000 manifestants.

« Meeting viticole » du 9 juin 1907 à Montpellier : 600 000 manifestants.

Lire l’épisode précédent.

La catastrophe fondit sur la France qui se croyait à l’abri de tout depuis qu’elle vivait en République et qu’elle avait vendu l’Alsace et la Moselle pour trente deniers. Elle rongeait son frein d’avoir à supporter Gambetta, Jules Ferry et Clemenceau alors qu’elle avait envie d’un roi, Henri, comte de Chambord. À partir de 1863, un insecte tueur de vignes avait été signalé à Pujaut (Gard) et, quelque temps plus tard, à Graveson (Bouches-du-Rhône) puis sur les hauteurs de Bouliac et de Floirac (Gironde). Cette fois (1873), l’amendement Wallon ayant triomphé, la destruction de vitis vinifera et donc du vignoble français était engagée. Notre patrie payait ses crimes de régicide et son goût petit-bourgeois pour le progrès sans-Dieu.

Une petit mouche dorée

Le mal se propagea lentement, faisant « tache d’huile » à partir d’un « centre » fortement imprégné, entouré d’une auréole de plus en plus marquée et de plus en plus étendue. La cause en était une petite mouche dorée, qui ressemblait à une très petite cigale ou à une très petite crevette. Son nom avait paru au Journal Officiel : « phylloxera », ce qui veut dire « dessèche-feuille ». Son nom scientifique, Phylloxera vastatrix, avait été choisi en 1868 par Jules-Emile Planchon et ses collaborateurs.

Pour prospérer, la petite mouche dorée suçait la sève et, mâchant et remâchant, créait des nodules qui bouchaient les canaux d’alimentation : la vigne mourait de soif. Chaque mouche produisant 500 à 600 œufs jaunes au cours d’un été, en cinq ou six générations annuelles les activités d’une seule bestiole « mère » et de ses descendantes représentaient le chiffre faramineux de 500 à 600 puissance 5 individus !

De l’électricité au sulfocarbonate du PLM

Les petits vignerons tentèrent d’enrayer le mal en brûlant les ceps atteints et la vendange desséchée. Ils creusèrent des cuvettes autour des ceps où, régulièrement, ils déversaient de l’urine animale et du pipi de casernes et de prison acheté au prix fort auprès des administrations afférentes (d’où la chanson : Pompons-la gaiement !). Un charlatan proposa des tas de fils et de longues électrodes qu’il fallait enfoncer dans la terre. Au bout des fils, il y avait une dynamo (la future « gégène ») qui marchait à la vapeur ou à la manivelle. On « électrocutait » la vigne comme dans les hôpitaux on « électrocutait » alors les hystériques selon la méthode d’Arsonval.

Puis, les scientifiques mirent au point l’empoisonnement de la bête : avec un gros clystère (semblable à un marteau-piqueur mais fonctionnant au pied), on injectait judicieusement du sulfure de carbone dans la terre à chaque cep. On pouvait aussi répandre une dose de sulfocarbonate de potassium… Cela fit la fortune du PLM dont le chemin de fer apportait le produit, le clystère et la méthode. En retour, la compagnie remontait le pinard rescapé vers Bercy.

Le « bon vin de betterave »

Durant la période de pénurie, pour désaltérer le peuple, les marchands de soif eurent recours à des « succédanés ». On fabriqua du « vin » avec les produits les plus propices à en donner l’illusion, quitte à trouer les estomacs. S’il y eut du « vin de raisins secs », produit selon la recette de M. Audibert, de Marseille qui fit un best-seller (une part de raisins de Smyrne et trois parts d’eau à 30° baignant jusqu’à fermentation), on inventa également un abominable « vin artificiel » obtenu à partir de cent litres de l’eau la plus pure, de quinze kilos de sucre, d’un peu d’acide tartrique et de colorants auxquels on ajoutait aussi parfois de la glycérine, et un glucose issu d’acide sulfurique agissant sur l’amidon de pomme de terre ou de maïs.

La betterave fournit un substantiel apport à la viticulture française en ces années noires. On le devine en découvrant que deux cent mille à trois cent mille viticulteurs firent alors des « déclarations de sucrage ». La chaptalisation autorisée (17 grammes de sucre de betterave donne un degré alcoolique de plus par litre de vin) n’y était pas pour grand chose.

Le remède américain

Le seul vrai remède fut de greffer les cépages anciens sur des plants américains. Tout en ayant apporté avec eux l’insecte, ces plants avaient été remarqués comme résistants audit insecte. Ils se vendaient désormais par bottes dans les pépinières occupant des centaines de greffeurs. Le meilleur de tous, c’était le rotundifolia, suivi du rupestris et du riparia… sans oublier le berlandieri – et tous les dérivés à numéro, lequel numéro désignait la place occupée par le plant dans une lignée « d’individus » mis en concurrence dans une pépinière-modèle.

Ces « hybrides porte-greffe » étaient destinés à recevoir un greffon d’une espèce traditionnelle : carignan, mourvèdre, bourboulenc, cinsaut, syrah, pinot, sauvignon, cabernet, chenin, etc. Des pépinières s’ouvrirent dans toute la France proposant leurs cépages greffés aux grands vignobles : en Bourgogne, en Anjou-Touraine et en Bordelais. Le vin français était sauvé… à commencer par celui du Midi qui devait tout au PLM.

Militarisation de la viticulture

Les premiers sauvés car les premiers atteints, les vignerons du Midi prospérèrent jusqu’à l’outrecuidance. L’armée eut à intervenir, mise en mouvement par Clemenceau. Elle fit des morts à Narbonne. Du refus de « tirer sur leurs frères » par les « brav’ soldats du 17e » on fit une chanson, que dis-je, un hymne. C’était en 1907, le leader de la contestation (qui n’était pas José Bové mais Marcelin Albert, bistrotier d’Argeliers – Aude) déconsidéré par un guet-apens du Tigre, de bonnes lois sur le « vrai-vin-de-raisins-frais » pacifièrent les campagnes.

Sept ans plus tard, le « pinard » mobilisé (« vas-y Bidasse ! ») fit oublier les mauvaises relations antérieures mais prospérer la fortune des pinardiers. Les légendes (appuyées sur les méthodes de frelatage authentique) qui avaient eu cours au temps du « bon vin de betterave » reprirent du service : on reparla du sang de bœuf, destiné à donner du corps au breuvage, on raconta que pour calmer les pulsions, l’Etat-Major ajoutait du « bromure » aux rations. C’était masquer l’effet « psychologique » produit par le déluge de feu et d’acier qui tombait du ciel et oeuvrait au rétrécissement involontaire des virilités.

(À suivre)

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1 réaction à "Le vin, la plus noble conquête (4)"

  • avatar
    MORASSE 31 août 2012 (14:04)

    Je suppose, 13e ligne du deuxième paragraphe que vous voulez dire 500 à 600 individus puissance 5. Merci…

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