Le vin, la plus noble conquête (3)

Procession de la Saint-Vincent, au Clos-Vougeot.

Clos-Vougeot. Procession de la Saint-Vincent.

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Les deux religions du Livre, c’est-à-dire de la Bible en français, ont ceci en commun : le partage du pain et du vin dans une liturgie. L’huile d’olive, c’est pour le gras – et la luisance des cheveux. L’Eucharistie, dont vous demanderez à Charles Vaugirard de vous expliquer le mystère, repose sur ces deux piliers de notre civilisation. Il n’est donc pas étonnant que la religion chrétienne, après la juive, ait fait grand cas du pain et du vin.

En Gaule, le vin ne doit rien aux Romains

Preuve supplémentaire que le vin en Gaule n’est pas un « bienfait » des Romains, c’est que l’empereur Domitien, qui régna au Ier siècle, décréta la destruction du vignoble « gaulois » sous la pression jalouse des pinardiers d’Afrique (du Nord) et d’Italie. Il y avait longtemps que les « Gaulois » passaient outre – ils avaient inventé les tonneaux en bois de chêne ou de châtaignier pour remplacer les lourdes amphores. Il fallut attendre que le bon Probus (encore un Pannonien, empereur à la fin du IIIe siècle) annule le décret de ce chien de Domitien pour que le vin « gaulois » soit de nouveau légalisé dans les tabernae.

La destruction de l’ordre latin, notamment par mes ancêtres wisigoths, conduisit les buveurs d’eau à prendre le pouvoir. Les représenter en avaleurs de cervoise ou de soupe d’orge houblonnée est un anachronisme. Ils préférèrent longtemps le lait fermenté de leurs juments.
Et si ce n’est pas vrai, c’est bien inventé.

Quand les moines baisaient la fillette

Mais revenons à nos vendanges. Après le long silence des ermites au désert qui se nourrissaient de viande de lapin, de manne céleste et buvait la rosée du matin (« à l’aurore, un doigt de rosé »), l’idée de rassembler les saints hommes et les saintes femmes en communautés vint d’abord au Pannonien Martin de Szombathely (IVe siècle) puis à Benedictus de Nursie (VIe siècle) en attendant Robert (XIe siècle) d’Arbrissel ou Bernard de Clairvaux (XIIe siècle). Rassemblées, ces saintes personnes partageaient leur temps d’éveil entre la prière, le travail manuel et l’étude – ce qu’on appela « les trois huit ». Trois repas rythmaient ces trois chapitres. Soupe de racines et gros pain le matin, soupe de racines, fricot, gros pain et fromage à midi, soupe de racines, fromage et gros pain le soir. Et le vin me direz-vous ? Des règles qui restent on peut lire que, du moinillon au père abbé – fors ceux qui faisaient pénitence –, chacun avait droit à « une émine » de vin par jour chez les bénédictins. Une émine ? 0,27 litre de liquide chez les Romains, soit une « chopine », une « fillette » que les vulgaires, en Anjou notamment, s’empressent de « baiser ». Et encore n’est-on pas exactement certain de la capacité puisque les blés mesurés par émines frisent le quintal ou la tonne, selon les régions du monde connu…

Pour emplir le petit pot de chacun, il fallait donc cultiver la vigne. D’autant que l’officiant avait besoin, pour la célébration de la Sainte Eucharistie, d’une burette quotidienne. Et alors, rouge ou blanc ? On commença, à l’évidence, par le rouge – pour la semblance du sang. Puis on en vint au blanc sur réclamations des frères préposés aux lessives qui ne disposaient d’aucun détergent susceptible d’effacer les débordements. Mais dans les réfectoires, après un débat en assemblée générale, on opta pour la continuité du rouge qui avait plus de « mâche », les surplus de blanc étant vendus aux mécréants des alentours. Ce fut le début d’un commerce profitable qui, en mille ans, fit la prospérité des bons pères.

On peut citer en exemple les bénédictins de Saint-Pourçain qui fournirent les rois de France, les cisterciens de stricte observance qui transcendèrent la Bourgogne, etc. Sans parler des chanoines de Chablis ou des pontifes de Pontigny sur le Serein qui vénéraient saint Edme. Et je ne compte pas les moines du clos de Bèze qui firent prospérer le chambertin.

Dagobert, qui mit le monde à l’envers…

De puissants seigneurs s’étaient mêlés de monachisme en même temps que de viticulture. Ainsi Dagobert, qui mit le monde à l’envers. Ainsi Dame Ermenthrude qui cultivait ses vignes sur les hauteurs de Bondy et de Villemonble. Ainsi Guillaume d’Aquitaine qui favorisa l’établissement de Cluny, au Xe siècle… Beaucoup plus tard, le roi Louis XIV, que le temps et les amours avaient édenté, ne résistait pas devant un plat de lièvre en civet défait, dit « à la royale », qu’on lui servait avec son vin de prédilection : le bon vin de Savigny (lès-Beaune). Au temps de son petit-fils, la bataille fut rude pour la possession de La Romanée dont la moitié échut au prince de Conti au grand désappointement de la marquise de Pompadour qui se consola dans le champagne… Le champagne, justement, qui doit tout à la blanquette de Limoux où Dom Pérignon fit son apprentissage, racontent les venimeux. Le moine de l’abbaye d’Hautvillers appliqua la « prise de mousse » au petit vin des côteaux d’Epernay.

L’événement le plus considérable qui affecta les vignobles françoués à la fin du XVIIIe siècle fut la grande et belle Révolution où l’on vit la ruée des petits et des gros propriétaires sur les parcelles des moines et des aristos. Ce morcellement bénéfique donna de la vigueur aux terroirs, notion nouvelle qui continue de faire enrager les modernes, partisans de la machine à laver – pardon, à vendanger – et des « levures » de toute nature chargées avec la pharma-copée (j’ai pas fait exprès) de donner à leurs mixtures le prétendu « goût du client ». Seuls les vignobles des Girondins échappèrent à la démocratisation, malgré les efforts des Jacobins : ils s’étaient vendus aux Irlandais, aux Anglais, aux Hollandais, aux Allemands qui avaient investi autour du Port de la Lune… en attendant que les Ruthènes reprennent la main.

Ce fut peut-être un bien car, dit-on, les Chinois et les Japonais s’y cassèrent les dents.

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8 Réactions à "Le vin, la plus noble conquête (3)"

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    MORASSE 29 août 2012 (16:28)

    Aaah ! « pute borgne » dit-on à Bédarieux… J’avais pris la procession pour un pardon breton !

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    Isa 29 août 2012 (17:49)

    Non, non, ce n’est pas une histoire de pute borgne, mais de fillette qu’il faut baiser ! Décidément, les racines chrétiennes du pinard prennent de ces chemins…

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    madar 29 août 2012 (17:57)

    Promis, juré, craché, ce n’est pas Isa de Causeur.
    Monsieur Miclo dispose de mon mail;

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    Isa 29 août 2012 (18:04)

    Il faut que je change de pseudo ou quoi ? Je m’appelle Isa(belle) Ternier. Ce site est relié à Causeur ?

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    François Miclo 29 août 2012 (18:07)

    En aucun cas, Isa. Vous êtes la bienvenue. Sinon, une question à Gérard Guicheteau : l’habit ne fait pas le moine, mais l’émine fait l’éminence ?

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    madar 29 août 2012 (18:12)

    Merci pour ces renseignements, Isa.

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    MORASSE 29 août 2012 (18:35)

    Gérard Guicheteau vous fait dire, Monsieur Miclo, que l’eminentia des latins n’est point de même famille que l’émine et que sa grande rigueur scientifique a retiré presque six centilitres à la chopine des bons moines car il n’a pas voulu contredire la Wikisphère. Il note aussi qu’Emine est un prénom féminin des arabisouphones mais que ça n’a rien à voir avec les fillettes qu’il faut baiser quand le vin est tiré… Hou là hou là!

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    François Miclo 30 août 2012 (02:20)

    Merci pour ces précisions ! Je comprends mieux l’expression avoir mauvaise émine !

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