Le Disparu

Xavier Dupont de Ligonnès ? Glaçant. C’est l’adjectif qui vient immanquablement à l’esprit, dès les premières pages du « Disparu » d’Anne-Sophie Martin. Ce livre – enquête, récit, mais aussi d’une certaine manière fiction – sera sans doute un des rares opus qui resteront de cette rentrée. Pour quelle raison ? Les ouvrages et les articles précédents sur l’affaire n’ont pas connu le même succès. D’où vient la réussite d’Anne-Sophie Martin ?

C’est certainement dans la façon que l’auteur a de mener son enquête et de la conter qu’elle réussit, là où tant d’autres ont échoué. Le recueil des écrits que Xavier Dupont de Ligonnès a laissés derrière lui (et qui parsèment l’ouvrage) ne peut laisser indifférent. A eux seuls, ces mails, courriers, notes, post-it contribuent à la distinction de ce livre. Il dessinent un portrait implacable de l’un des hommes les plus recherchés de France. Un homme que la France entière est présumée connaître, et qui a réussi à occire toute sa famille ainsi que ses deux chiens, dans une mise en scène particulièrement étudiée – c’est du moins l’hypothèse la plus vraisemblable.

Xavier Dupont de Ligonnès : porté disparu

L’homme est parfaitement décrit par Anne-Sophie Martin, spécialiste de la presse et des affaires judiciaires. L’histoire est à la fois simple et tragique. Depuis 2011, la France entière la connaît : « Dans la nuit du 3 avril 2011, un homme de 50 ans décime toute sa famille dans le silence d’un pavillon nantais. »

Cet homme, depuis, est recherché par toutes les polices du monde, mais s’est évanoui dans la nature. Complètement. Comme s’il avait fait partie d’un vaste complot, ou d’une opération d’exfiltration d’un service spécial américain (une hypothèse que Dupont de Ligonnès lui-même a osé présenter à ses contacts, après son œuvre de mort).

À la suite de toute la littérature produite sur le sujet (articles, ouvrages…), Anne-Sophie Martin parvient à reconstituer clairement l’itinéraire de XDDL (comme elle le surnomme). Son parcours avant, pendant et surtout après ses crimes.

Pourquoi utiliser le pluriel ? Simplement car ces crimes n’ont pas eu lieu en un seul moment, comme il est d’usage, dirons-nous, en pareilles « affaires ». L’assassin (toujours présumé) a d’abord tué puis enterré, dans une mise en scène sidérante (le lecteur découvrira comment), une partie de sa famille et ses chiens. Puis, il est allé chercher le dernier de ses fils, « le dernier des Ligonnès », jusque dans son logement étudiant. Une chronologie qui ne manque pas de susciter des interrogations. Pour l’auteur, il est évident – un peu trop évident, même – que XDDL a tout préparé à l’avance, et aurait eu un sang-froid considérable, pour mener à bien son « objectif  » meurtrier.

Rester « objectif »

« Objectif » est d’ailleurs un mot qui pourrait résumer toute l’affaire. À la fois en termes économiques (la faillite, l’insuccès des entreprises de XDDL est – entre autres – à l’origine de cette tuerie) et en termes d’appréciation des situations : XDDL est un homme imprégné par une certaine forme d’objectivité : il analyse tout ou du moins le croit-il. Dans ses écrits, l’homme analyse aussi bien ses comptes, l’activité de son entreprise, ses projets que les rapports humains, ses propres trahisons, détournements et mensonges…. Tout cela avec une froide objectivité. XDDL se perçoit comme étant au-dessus de la mêlée, seul capable d’apprécier une situation, quelle qu’elle soit – et qui pourtant lui aura tant échappé qu’elle l’aura contraint à tout détruire derrière lui, tout en réglant ce qui pouvait l’être encore (certaines dettes ou factures) et à partir. S’éloigner.

Outre le parcours de celui qui va devenir « Le Disparu », Anne-Sophie Martin propose, in fine, une hypothèse fictionnelle sur le devenir de XDDL – ce qui fait pencher l’enquête dans la fiction et pourra déconcerter le lecteur. Certains pourront regretter cette incursion finale dans la prospective – on n’en dira cependant rien, pour laisser au lecteur la découverte de cette hypothèse saisissante et logique.

Là où l’enquête était objective, réunissait les écrits de XDDL en en faisant les pièces d’un puzzle macabre, le livre s’achève en fiction et en projection. Peu avare d’analyses ponctuelles sur telle ou telle faille du « récit journalistique », de moments de flash-back, le récit de Martin devient un roman. D’où la petite mention « rentrée littéraire » sur la couverture du livre publié par les éditions Ring et dont le succès est colossal (un premier tirage de l’ouvrage a été épuisé).

Les circonstances d’un massacre

On ne reviendra pas ici sur les circonstances de cette abominable massacre, mais on retiendra, pour donner au lecteur une idée de l’enquête d’Anne-Sophie Martin, deux points principaux :

1. l’atmosphère, quasi-sectaire, dans laquelle XDDL a été élevé, est un élément important de la constitution de sa personnalité ;
2. acculé par des dettes et des échecs professionnels, cet homme, qui paraît si sûr de lui, qui possède une si haute opinion de sa personne, ne veut pas reconnaître son insuccès. Au contraire, il en rejette systématiquement la faute sur autrui, et analyse tout froidement, avec une logique démente, qui ferait sourire si elle n’avait donné lieu à une telle boucherie.

Ce sont ces deux éléments qui reviennent, systématiquement : une éducation religieuse stricte, à la limite du sectarisme, et une personnalité rigide, hautaine, qui recourt à la manipulation des faits, des chiffres et de ses proches…

À sa maîtresse qui le poursuit pour dettes impayées, il démontre qu’il n’est pas responsable de ses échecs et qu’elle a tort de s’obstiner à vouloir récupérer de la menue monnaie. À son père qu’il a dépouillé durant une hospitalisation, il « prouve » que cet « emprunt », qui s’apparente davantage à un détournement de fonds et à un abus de faiblesse, constitue une opportunité de régler ses affaires, à un investissement, en quelque sorte… À son épouse, il ne cesse de mentir sur la situation financière de son entreprise, vouée à l’échec. En réalité, XDDL ment à tout le monde.

Sait-il qu’il se ment à lui-même ? Rien n’est moins sûr. À mesure de la lecture de l’ouvrage et de ses propres textes, on en vient à penser que l’homme croit vraiment ce qu’il écrit et invente. Il achèvera d’ailleurs son odyssée par un feu d’artifice de courriels, de lettres… qui inventent un final digne d’un feuilleton policier, mais bien loin de la réalité, qui ne sera que trop tôt découverte par les enquêteurs.

Un tueur disparu. Un écrivain trouvé

La tentation est forte de voir en ce Disparu le pendant français de Utoya de Laurent Obertone. Il ne s’agit bien évidemment pas du même sujet, ici un tueur de masse, là l’assassinat d’une famille française. Le Disparu n’est pas une enquête, pas plus qu’un roman. C’est un récit, habilement ficelé, étayé par une solide documentation, une véritable enquête – parfois même enquête sur l’enquête officielle, puisque l’auteur ne manque pas de pointer les défaillances, les lenteurs et les maladresses de ceux qui ont été (et sont peut-être encore) chargés de faire la lumière sur ces événements.

Le style est moins fort que chez Obertone, l’auteur ne se veut pas styliste. L’écriture est sobre et efficace. Les phrases courtes ponctuent l’histoire. Elles pointent, de manière implacable, les lenteurs de l’enquête, les lacunes, les mensonges, les inventions, les recréations de la réalité opérées par XDDL, les croisements des multiples récits et des témoignages des proches. Et surtout les origines du mal.

Mais s’il n’a pas la puissance d’évocation de Utoya, ce Disparu ne manque pas de saveur. Il y a du Carrère(1) dans l’intrigue, même si l’auteur ne prétend pas faire œuvre littéraire et précise que l’affaire n’a rien de commun avec celle de Jean-Claude Romand.

Xavier Dupont de Ligonnès n’est pas mort ?

Le rapprochement serait plutôt à réaliser dans la façon d’aborder cette abîme. Celle d’un père de famille qui, cerné par les dettes, son incapacité à se réaliser, a vraisemblablement planifié la disparition de toute sa famille, de ses animaux et son propre évanouissement. Selon l’hypothèse d’Anne-Sophie Martin, Xavier Dupont de Ligonnès n’est pas mort.

Habituellement, lors de faits similaires, le père de famille, après avoir assassiné toute sa famille, finit immanquablement par mettre fin à ses jours. Mais pas celui-ci.

Le parallèle avec une histoire semblable et méconnue établi par l’auteur est saisissant. Xavier Dupont de Ligonnès en avait-t-il eu connaissance ? S’en est-il inspiré ? Lui seul peut le savoir. Comme lui seul sait aujourd’hui où il se trouve et ce qu’il est réellement advenu les jours précédents et suivants le massacre organisé de sa famille.

Notes   [ + ]

1.Emmanuel Carrère, L’Adversaire, POL, 2000.

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Diplômé de l'Ecole Supérieure de Commerce de Marseille, Stavrog (Jérôme Stavroguine) a vite abandonné la carrière qui lui était tracée pour se consacrer à sa véritable passion : la bande dessinée et l'illustration. Bercé par les oeuvres d'Edgar P. Jacobs et d'Hergé, c'est dans un style "Ligne Claire" personnel qu'il trouve son meilleur mode d'expression, aussi bien dans des illustrations, des "romans graphiques". Il rédige également des articles sur l'Histoire de la Bande dessinée et des critiques d'ouvrages. Sous un autre pseudonyme, il réalise des albums de bande dessinée historique et des ouvrages de communication. Son goût pour la satire politique le conduit aujourd'hui à proposer à tak.fr des dessins en écho à l'actualité de ceux qui nous gouvernent.

2 Réactions à "Le Disparu"

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    rackam 28 septembre 2016 (19:48)

    Trop facile de déverser des immondices sur la belle ville de Nantes, à propos d’une affaire d’espionnage international (ou interrégional, on ne sait). Marseille, trop heureuse de voir qu’on assassine aussi ailleurs, mais dans des proportions plus diététiques, vient tirer la Cité des Ducs par la barbichette. Procédé abject, mais bien connu de nos services. Le « contrat » interrégional a de beaux jours devant lui. Nous nous réservons toute mesure de riposte adéquate.

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    Jerome 28 septembre 2016 (20:13)

    Ring n’a pas encore publié d’ouvrage sur le banditisme marseillais. Cela ne saurait tarder, Frédéric Ploquin est entré dans leur catalogue. Laissons-leur le temps de souffler. Et puis il y a tant d’affaires à Marseille qu’on ne sait laquelle choisir. Alors qu’à Nantes…

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