In bed with Wojtyla

Trente-deux ans durant, Karol Wojtyla et Anna-Teresa Tymieniecka ont vécu une « amitié intense ». Un sentiment forcément suspect pour l’AFP.

Lundi soir, la BBC consacrait son émission « Panorama » à un sacré sujet : « Les lettres secrètes de Jean Paul II ». Le lendemain, Arte diffusait à son tour le documentaire. Entre temps, la presse faisait ses gorges chaudes – à défaut d’être profondes – de ce que l’on nous présentait comme une incroyable révélation.

Pensez donc : trente-deux ans durant, le pape Jean-Paul II et la philosophe Anna-Teresa Tymieniecka ont vécu une amitié qu’on nous dit « intense ». Il sont allés – tenez vous bien ! – jusqu’à entretenir une correspondance : ainsi l’ancien pape aura-t-il écrit à son amie « plus de 350 lettres ».

Les petites touches allusives de l’AFP

L’AFP fait son travail et publie une dépêche aussitôt reprise par l’ensemble de la presse. Comme il n’y a rien de salace, de graveleux ou de franchement dégueulasse – grosse déception –, on procède par petites touches allusives. On écrit : « Les lettres semblent suggérer que l’universitaire avait des sentiments amoureux pour Karol Wojtyla. » On fait parler Edward Stourton, l’auteur du documentaire : « “Ils étaient plus que des amis, mais moins que des amants », qui ajoute : « Il n’y avait dans ces lettres aucune preuve de rupture du vœu de chasteté de Jean Paul II. »

Comme on n’a « aucune preuve » sur la nature charnelle de cette « amitié intense », on va quand même interroger le père Boniecki sur la vie sexuelle des curés : « Des femmes tombent assez souvent amoureuses de prêtres, cela cause toujours pas mal d’ennuis… » Puis, on conclut la dépêche par un rappel : en 1979, le Vatican démentait officiellement la rumeur selon laquelle Karol Wojtyla avait eu, dans sa jeunesse cracovienne, une « fiancée ». Mû par ce qui lui restait de déontologie ou par une soudaine envie de pisser, le journaliste de l’AFP s’est arrêté juste à temps : encore un peu, il nous faisait passer, ni vu ni connu, notre bon Wojtyla pour un nouveau Borgia.

C’est du grand art. L’AFP part d’une « amitié intense » pour conclure sur ces femmes qui courent la soutane aussi prestement que les hommes courent le jupon. On a fait son travail : on a instillé le doute dans l’esprit du lecteur, tout en propageant quelques grosses bêtises. Et les copains font le reste de la sale besogne – Télérama allant jusqu’à titrer : « Jean Paul II avait une femme dans sa vie ».

Le « vœu de chasteté » de Karol Wojtyla…

D’abord, avec la meilleure volonté du monde, le pape Jean Paul II n’aurait pu, en aucun cas, rompre ce que l’AFP appelle son « vœu de chasteté ». Pour une raison très simple : un prêtre catholique (et la vie de Jean Paul II semble suggérer qu’il en était un) ne prononce pas un tel vœu. C’est le clergé régulier qui fait vœu d’obéissance, de pauvreté et de chasteté. Pour le clergé séculier, le célibat n’est pas un vœu, mais une obligation canonique. Au passage, rappelons que la chasteté n’est pas dans l’Eglise qu’une affaire de zizi-panpan : tout chrétien est appelé à vivre chastement, même au sein de son couple, c’est-à-dire à aimer l’autre tel que Dieu nous aime.

D’autre part, il faudrait peut-être se cotiser pour offrir une calculatrice aux journalistes de l’AFP. Cela leur permettrait de relativiser la frénésie épistolaire de Karol Wojtyla. 350 lettres écrites en 32 années, ça vous fait péniblement une lettre par mois. Sur ce coup, notre bon pape avait la fougue un peu fainéante. C’était un mou du stylo.

Enfin, cette dépêche nous inquiète. Non par les imprécisions et les erreurs qu’elle contient, mais par ce qu’elle suggère : l’amitié entre un homme et une femme n’est pas possible. Elle se transforme nécessairement en coucherie. Voilà l’idée détestable que véhicule implicitement cette dépêche de l’AFP, reprise sans barguigner par la quasi-totalité de la presse française.

De l’amitié

Autre chose enfin : qu’ont donc tous ces journalistes à parler d’une « amitié intense » ? Vous en connaissez, vous, des amitiés qui ne le soient pas et se maintiennent à un niveau médiocre et insignifiant ? Dans L’Éthique à Nicomaque, Aristote fait le tri dans les relations humaines. Il distingue trois genres d’amitié : la plaisante, l’utile et la vertueuse. Les deux premières sont fausses, nous dit le Stagirite, puisqu’elles s’établissent uniquement sur l’intérêt et l’avantage. L’amitié vertueuse est la seule qui soit véritable, puisqu’elle tient l’ami non pour un objet de satisfaction personnelle, mais pour une fin en soi.

L’amitié est, par nature, une relation intense et vertueuse entre deux êtres : c’est la rencontre de deux âmes. Et si l’on peut passer sa vie sans jamais rencontrer l’amour, on a beaucoup plus de chance de mourir avant d’avoir trouvé un véritable ami. La Rochefoucauld l’écrit magnifiquement : « Quelque rare soit le véritable amour, il l’est encore moins que la véritable amitié. »

La relation épistolaire entre le pape Jean Paul II et la philosophe Anna-Teresa Tymieniecka est, en réalité, un signe sublime de ce qu’est la condition humaine et de la part de perfection qu’elle recèle. L’amitié entre deux êtres est un « cadeau de Dieu », un miracle humain. Que l’on songe aux sentiments profonds qui unissaient François et Claire d’Assise. Ou Thérèse d’Avila et Jean de la Croix. Leur sainteté s’est nourrie de leur amitié.

Un jour, on découvrira sans doute qu’il peut exister entre un homme et une femme une certaine forme de relation qui ne les conduit pas forcément au radada. Tout n’est pas sexuel, érotique ou pornographique. Il faut arrêter de lire le bon docteur Freud dans les chiottes du café du Commerce et oser croire parfois qu’il existe, chez les hommes et chez les femmes, des amitiés sincères et belles.

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François Miclo est rédacteur en chef de tak.fr

8 Réactions à "In bed with Wojtyla"

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    rackam 17 février 2016 (20:29)

    Merci monsieur Miclo.

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    Reine Zinzin 17 février 2016 (20:35)

    Quel plaisir que de lire cela.

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    gérard Guicheteau 17 février 2016 (22:18)

    Va en paix François Miclo…

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    Laurent 18 février 2016 (08:45)

    Marie-Antoinette et Axel de Fersen, Jean-Paul II et Anna-Teresa Tymieniecka , la tricoteuse est toujours présente.

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    Falla 18 février 2016 (19:47)

    Très bien écrit. Un vrai plaisir à lire. Même si la raison d’écrire ce billet est déprimante.

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    Françoise 19 février 2016 (21:06)

    Merci ! Un article intelligent qui devrait ruiner les polémiques. A diffuser largement.

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    Stephane 20 février 2016 (20:53)

    Merci pour cet excellent article

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    Denys Perrin 22 février 2016 (23:22)

    Enième démonstration de la fourberie de la presse, prouvant s’il en était encore besoin la stupidité et la cuistrerie de bien des journalistes. Rappel surtout de ces merveilleux cadeaux que sait nous réserver la Providence pour peu que l’on se mette à son écoute.
    Et l’occasion de nous montrer cette superbe photo de Jean-Paul II et son amour intense pour la croix de son bâton de pèlerin.