« Hé oh la gauche », politique de l’onomatopée

Fidèle parmi les fidèles, Stéphane Le Foll rassemble vingt-cinq ministres pour soutenir la prochaine candidature de François Hollande à la présidence de la République. Pour mobiliser la gauche à cette fin, il ne trouve rien de mieux qu’employer des onomatopées.

Pour lancer la campagne présidentielle de François Hollande – campagne qui, par ailleurs, a déjà commencé –, pas moins de vingt-cinq ministres tiennent, ce soir, un meeting intitulé « Hé oh la gauche ». L’organisateur de cette splendide réunion est un fidèle d’entre les fidèles, puisqu’il s’agit de Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture et porte-parole du gouvernement. Il a eu la bonne idée de rassembler les troupes de choc du hollandisme dans l’amphithéâtre de la Faculté de médecine de Paris. Pour y disséquer publiquement un grand cadavre à la renverse ? Le programme ne le dit pas. En tout cas, ni Manuel Valls ni Emmanuel Macron ne seront de la partie. Peur du scalpel ? Visiblement.

Mais ce n’est pas le génie des lieux qui retiendra notre attention, d’autant que ce soir, s’il y aura foule de ministres, il n’y aura pas des masses de génie dans les lieux, mais l’étrange intitulé du meeting. Il se compose de deux onomatopées, d’un article défini et d’un nom commun : « Hé oh la gauche ».

« Hé oh la gauche », un inconscient célinien ?

Sur les réseaux sociaux, certains y ont vu une discrète mais puissante allusion au chant énergique des sept nains de Blanche Neige : « Heigh-ho, heigh-ho / On rentre du boulot ! » On notera que le « heigh-ho » de la chanson du film de Walt Disney provient du « hey-ho » des marins anglophones : c’est notre « ho ! hisse ! » français. Le « Hé oh la gauche » de Stéphane Le Foll n’a rien à voir : le Titanic n’avait pas de voiles à hisser et sur le Radeau de la Méduse c’était déjà fait.

De quoi ce « Hé oh la gauche » est-il alors le nom(1) ? Les puristes de la ponctuation auront remarqué que l’expression n’est pas correctement rédigée. Si l’on s’en tient à l’excellent Traité de la ponctuation française, de Jacques Drillon, il eût été préférable d’écrire « Hé ! oh ! la gauche ». Enchaîner deux onomatopées sans aucune forme de ponctuation entre elles : il faut être Céline(2) pour oser.

Au stade où nous en sommes, la seule question qui se pose est de savoir si les organisateurs de « Hé oh la gauche » ont un inconscient célinien. Les faits sont troublants. D’abord, ils se réunissent dans un amphithéâtre de médecine : n’est-ce pas là un hommage déguisé à la carrière médicale du bon docteur Destouches ? Ils abusent d’onomatopées et s’accordent quelque licence avec la ponctuation, comme s’ils avaient jamais vécu sur les hauteurs de Meudon. Last but not least : ces ministres dont le champion est dans de beaux draps s’apprêtent à nous rejouer en une seule soirée Guignol’s Band, Voyage au bout de la nuit, Casse-Pipe et Féérie pour une autre fois… Trop c’est trop ! Si Stéphane Le Foll se pointe, ce soir, avec un chat sur les genoux, qu’il le caresse et l’appelle « Bébert », il faut le conduire au cabanon. Eh ! ho ! et plus vite que ça !

« Hé oh la gauche », les onomatopées qui nous gouvernent

Attardons-nous aux onomatopées. Le « hé » aurait pu être orthographié « eh ». Il est employé pour spécifier celui à qui l’on destine un message : « Eh, Marie, passe moi le sel ! » Avec ses collègues gouvernementaux, Stéphane Le Foll veut s’adresser à la gauche. C’est ainsi que cette géniale formule est née dans son esprit : « Hé la gauche ». Mais le ministre de l’Agriculture connaît son métier de porte-parole du gouvernement. Il ne s’arrête pas en si bon chemin et double son « hé » d’un « oh » : « Hé oh la gauche ».

Pourquoi une telle redondance ? Le gouvernement s’estime-t-il être si éloigné de « la gauche » qu’il a besoin de deux interjections pour l’appeler ? C’est, en tout cas, ce que la dénomination « Hé oh la gauche » nous dit. S’il s’agissait simplement de l’interpeller, un très marin « ohé ! la gauche » aurait amplement fait l’affaire. « Ohé ! du bateau. » Ici, le « hé oh » marque l’éloignement certain. E la nave va.

Ce doublement du « hé » par le « oh » s’aggrave lorsqu’on considère l’autre sens du « oh » en français. Il n’est pas un simple synonyme du « hé » ou du « eh ». Il marque aussi l’étonnement. « Hé oh la gauche » peut s’entendre : je hèle la gauche, tout en avouant ma franche surprise de savoir qu’elle existe encore…

Allons plus loin encore – puisqu’il est question d’éloignement. La dénomination « Hé oh la gauche » peut facilement s’entendre : « Hé ! ho ! la gauche ». C’est ici que les choses se corsent et s’enveniment. Il diavolo sta nei dettagli. Depuis le XIIIe siècle, « ho » est une interjection d’appel marquant la halte. « Ho ! la bourrique ! ho ! » C’est le contraire de « hue » : tous les cochers vous le diront(3). L’expression choisie par Stéphane Le Foll pour rassembler sous son panache blanc les zélotes du nouvel-hollandisme-qui-vient voudrait alors simplement signifier : « Eh ! la gauche, halte-là ! » C’est d’ailleurs ce qu’expliquait très bien le 21 avril 2016 le ministre de l’Agriculture dans Le Monde : « Rappeler à la gauche qui critique et qui doute que ce que nous avons fait mérite d’être valorisé. » Ce que veut Stéphane Le Foll, c’est que la gauche arrête de critiquer l’action de François Hollande. En ce cas, nous lui recommandons d’orthographier l’intitulé de son meeting de la façon suivante : « Eh ! ho, la gauche ! » Dès lors, les choses seront plus claires : les ministres socialistes s’adresseront alors à leur « base électorale » comme un cavalier le fait à son cheval lorsque le premier s’étonne des cabrioles du second et qu’il n’entend point être désarçonné.

De ces divagations sans importance (la prochaine réforme de l’orthographe aura tôt fait de nous simplifier toutes ces onomatopées), retenons une seule chose : Stéphane Le Foll aurait dû intituler son mouvement « Eh ! ho, la gauche ! » Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? Par pudeur, retenue ou ignorance ? Les trois lui vont bien. Banco !

Politique de l’onomatopée

Maintenant, passons à un sujet d’importance : la façon dont a été composé l’intitulé du grand mouvement populaire d’Emmanuel Macron, « En marche ! » – non, je rigole.

Lors de la première guerre du Golfe, le RPR avait envoyé Edouard Balladur exprimer la position du groupe à la tribune de l’Assemblée. Philippe Séguin avait alors déclaré : « Quand le RPR n’a rien à dire, il envoie Edouard Balladur le dire à sa place. » Puis, il avait ajouté : « Et il le fait très bien ; ça, au moins, on ne peut pas lui enlever. »

Sauf qu’à l’époque, la politique s’exprimait encore en un langage articulé, même lorsqu’elle n’avait plus rien à dire à la face du monde. On faisait encore comme si, dans une acception du « als ob » que Kant lui-même n’avait pas prévue. Aujourd’hui, non seulement le porte-parole du gouvernement n’a rien à dire, mais il ne s’en cache même plus. Le roi est nu et, dans sa nudité, il ne mène plus désormais que la politique de l’onomatopée. D’ici dix ans à peine, nous serons libres d’élire le pétomane à l’Elysée ou tout autre divinité aux trente-six borborygmes fabuleux.

Notes   [ + ]

1.Promis, nous paierons ses cinq centimes de droits d’auteur à Alain Badiou.
2.Louis-Ferdinand, pas Dion
3.Le premier qui fait une remarque sur le cheval Robert à qui l’on demande d’avancer est disqualifié par cette notule.

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François Miclo est rédacteur en chef de tak.fr

1 réaction à ""Hé oh la gauche", politique de l'onomatopée"

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    Benoît 25 avril 2016 (16:52)

    Eh oh, Inbon !

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