Foire aux vins

Dans les supermarchés, septembre est le mois des Foires aux vins.

En ce mois de septembre, les amateurs viticoles frétillent : la rentrée s’annonce sous des auspices heureux, la France des supermarchés ouvre ses foires aux vins, suivie par les sites de vente en ligne et les cavistes. Les œnophiles vont se ruer dans les allées à la recherche de bonnes bouteilles, de bon rapport qualité prix, de perles rares et d’émotion.

Foires aux vins : l’autre rituel de septembre

Avec la rentrée des classes, les foires aux vins sont l’autre rituel de septembre. Pendant des générations, les Français ont fait les vendanges, tant le pays était couvert de vignes dans toutes ses régions, y compris vers le nord. Le vin était infect, mais c’était son vin et ses vendanges. L’urbanisation de la France, le déracinement de la terre, n’a pas ôté le lien charnel qui unit les Français à la vigne. Dans le plaisir qu’il y a à faire les foires aux vins se trouve la réminiscence de l’époque vigneronne où la France vendangeait. Les caddies ont la forme des hottes d’osier d’antan, les mêmes croisillons, mais avec des roulettes. Le guide publicitaire que l’on reçoit, anxieux et attentif, a remplacé le regard que l’on fixait vers le ciel pour comprendre la météo, espérer un temps clément et éloigner les orages de grêle. Notre France urbaine se nourrit de la France rurale.

C’est Leclerc qui a lancé la mode des foires aux vins dans les années 1980. Que ne s’est-on moqué de lui, des bouteilles entreposées dans des hangars surchauffés, des luminaires glacials, de la pression exercée sur les vignerons. Aujourd’hui, ces foires aux vins sont incontournables et sont un temps fort de la vie des hypermarchés. Ce sont les soldes de la bonne chère et de la gastronomie. C’est un rituel propre à la France, comme l’Allemagne a la fête de la bière et l’Espagne les corridas. C’est aussi un lucratif marché, une machine rodée qui fait bien vivre les magasins.

Un événement pour les supermarchés

Je donnerai ici quelques chiffres qui montrent la place des foires aux vins pour une enseigne. Ces chiffres sont ceux du Carrefour de Montesson, dans les Yvelines. Pourquoi ce magasin ? D’abord parce que je le connais bien, puisque c’est celui que je fréquente, ensuite parce que c’est le seul dont j’ai des chiffres précis, enfin parce qu’il me semble emblématique de ce que représente cet événement pour les supermarchés.

Sur treize jours de foire, ce sont 250 000 bouteilles qui sont écoulées, soit autant que sur tout le reste de l’année. L’espace dédié aux foires aux vins a été entièrement repensé par rapport à son usage habituel. L’événement représente 1 000 m2 du magasin, dont 200 m2 réservé aux grands crus, soit 20 % de la surface totale. La segmentation se fait par région, avec des cartes et des guides installés aux endroits stratégiques, pour aider les clients à se repérer. C’est une logistique considérable puisqu’il faut cinq nuits de travail et vingt employés pour installer tous les linéaires et toutes les palettes – les bouteilles sensibles n’étant mise en place qu’au dernier moment. Ces quelques points de l’envers du décor ne sont souvent pas imaginés par les clients.

Mais la foire aux vins témoigne aussi de l’évolution générale de la grande surface. Beaucoup de clients se perdent dans ces vastes espaces ou cherchent un conseil qu’ils ne trouvent pas. La tendance est à l’installation de conseillers dans les linéaires pour aider et guider les consommateurs. Ces conseilleurs sont souvent d’anciennes caissières reconverties : l’automatisation du passage en caisse permet en effet de libérer des postes.

Le supermarché de Montesson a choisi d’installer des conseillers pour aider les clients. Au temps fort de la journée, il y en aura jusqu’à seize. C’est une évolution remarquable des hypermarchés. De même ce magasin s’est associé avec une galerie d’art pour exposer des photographies grands formats dans le rayon des grands crus. Les œuvres exposées sont celles de photographes renommés, comme Patrick Blin, Laurent Baheux ou Christian McManus. Qu’il est loin le temps du premier Carrefour à Sainte-Geneviève-des-Bois, hangar dallé aux néons blafards. Cinquante ans plus tard, l’art occupe les allées, entre des Mouton Rothschild et des Château Yquem. On se rapproche du Bon-Marché, tout en voulant donner une ambiance de caviste.

Et les vignerons ?

Si les clients et les hypers profitent à plein de ces foires aux vins, la question se pose aussi pour les vignerons. Sont-ils pressurés par les grandes surfaces pour fournir des bouteilles à bas prix ? On ignore la marge réalisé sur une bouteille de vin vendu 9 €. Dans un restaurant, les prix sont multipliés entre trois et quatre, ce qui n’est sûrement pas le cas ici.

Au Carrefour de Montesson, vingt-cinq viticulteurs seront présents à la soirée inaugurale. Si les premières années le magasin a dû un peu batailler pour les faire venir, aujourd’hui ce sont eux qui demandent à avoir un stand pour pouvoir présenter leurs vins et discuter avec les clients. Voilà que l’hypermarché est en train de devenir un salon des vins. Que ces viticulteurs viennent au mois de septembre, c’est-à-dire en pleine vendange, témoigne aussi de leur fidélité au magasin et de leur adhésion au concept.

D’autre part, des vignerons réputés, et absents des grandes surfaces, ont accepté de vendre leur vin cette année – certains pour la deuxième année consécutive. Preuve là aussi qu’ils tirent parti de cet événement. Si une partie du monde viticole est en difficulté, c’est souvent parce que le vin reste difficilement accessible ou compréhensible pour les consommateurs, même de bonne volonté. Le fait que les vignerons se déplacent dans des hypers et échangent ainsi avec les clients est un signe positif pour le monde du vin. Le fait que des milliers de Français attendent avec jubilation l’ouverture des rayons partout en France témoigne aussi de l’imprégnation culturelle et sociale du vin. Crise et prohibition ne viennent pas à bout du plaisir viticole.

A propos de l'auteur

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Jean-Baptiste Noé est historien et professeur. Il est aussi diplômé d’œnologie et juré dans des concours culinaires. Site.

7 Réponses

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    Tibor Skardanelli

    « Crise et prohibition ne viennent pas à bout du plaisir viticole. » Aberrante prohibition, fruit de l’hygiénisme moderne et de notre peur de la mort qui croît en proportion de notre espérance de vie.

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    MORASSE

    Tout ça ne vaut pas mon caviste professionnel qui a du mal à rentrer dans tous ses frais… Les amateurs devraient avoir le souci de maintenir une profession où les charlatans et autres « winemakers » n’ont aucune chance de mettre le nez. Parce que, si les mauvais vins se sont développés (je parle du « bleu qui tache », du Kiravi et autre boisson diffusée par le « gros dégueulasse » de Georges Brassens dans son bistrot pourri, « sur un’ place ») c’est qu’il y a eu des buveurs pour en acheter). Il n’y a pas de différence, pour moi, entre Bernard Magrez, Dipardiou et les Chinois… Magrez voulait qu’un vin soit « identifiable à son étiquette » par la « ménagère de quarante ans », à la même vitesse (quelques secondes) qu’une bouteille de pastis (de feu Ricard). Le vin, heureusement est ailleurs. Les grosses divisions des supermarchés ne sont pas forcément signes de qualité…
    Gérard Guicheteau a publié naguère un fort utile Livre de poche : Les Vins de France, guide de l’acheteur (en supermarché)… Malheureusement la « foire aux vins » de 2001 a été troublée par un événement inattendu, quoiqu’en dise Meyssan… Le Livre de poche a été oublié. Le vin est resté. Le stock aussi.

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    François Miclo

    Morasse : vous voulez dire que le stock de boutanches de 2001 est resté ? On peut se le procurer où ?

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    MORASSE

    @ François Miclo
    … le « stock » de livres, pardine… chez Hachette… parce que les bouteilles sont parties à l’évier.

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