Les Fédés se cachent pour mourir (1)

Sur la façade, sous la plaque de la podo-orthésiste (qui n’est pas du Béarn) on lit à grand peine : « F…rati.. du …..i …ali.te du … Se.tion d. … ». Les lettres se sont barrées avec les militants, lesquels avaient été précédés par les électeurs.

Ils sont velus, il sont tous là, même ceux de SUD, de Lituanie, y a même Georgette, son fils Mehdi. Le local suffit amplement à les contenir. Depuis la rue, on pense à un magasin qui a fermé, une faillite. On s’attend à voir venir les affiches « à louer » qui jaunissent et s’effritent avant que plus personne ne pense à s’intéresser à cette boutique.

Mais ce n’en est pas une. C’est « Le Local ». Avec des majuscules qu’on entend dans la voix du nombre minuscule qui est là ce soir. Ah ! Le Local ! Lieu de joutes et de beaujolais, de votes et de barquettes de frites froides, lieu de seaux pour la colle, de pinceaux presque chauves, de tracts annonciateurs des combats qu’on a perdus, portant faciès de candidats repartis, morts ou battus ailleurs.

Sur la façade, sous la plaque de la podo-orthésiste (qui n’est pas du Béarn), on lit à grand peine : « F…rati.. du …..i …ali.te du … Se.tion d. … ». Les lettres se sont barrées avec les militants, lesquels avaient été précédés par les électeurs. Le numéro du département aussi. On n’est plus nulle part, on n’est plus hier. Et pourtant comme on vénère « hier » et « partout », les combats de 1936 et L’Internationale, les pauvres du lointain et le passé tout proche ! On avait milité, tracté, pétitionné, voté, assessé, dépouillé, arrosé, espéré. Et puis les baudruches qu’on avait élues se fripaient. Chaque fois qu’on les voyait dans l’étrange lucarne, elles faisaient comme d’interminables vents arrières. Les verres de la fraternité qu’on buvait les soirs de partielles se simplifiaient, on tartinait un pâté de foie farineux sur du pain friable, mais au moins on était libres, ensemble. Pain, pets, liberté.

Ce soir, le moral est sous le niveau des chaussettes de Bérégovoy. Le Président n’est pas candidat et son Premier ministre l’est. La moitié de la salle est déçue et l’autre se réjouit. Les deux autres moitiés sont constituées de cotisants qui n’ont pas cotisé. Mais la primaire approche et l’on doit voter une motion. Le Cellier des Dauphins (aucune allusion à Valls), le Fanta citron, les chips Leader Price et le gouda joufflu (aucune allusion à Hollande) sont épuisés, l’ordre du jour ne vaut pas mieux, il faut voter. D’habitude on aime bien ça : motion de défiance envers Merkel, de soutien à Bernie Sanders, de protestation contre la déforestation au Sahel, de mise en garde à Cameron, Renzi, Obama, Poutine, petite tape sur les mimines de Kim-Jong-III, encouragements à Maduro, Rousseff et quelques autres pré-dictateurs contraints d’en venir à la contrainte par suite des manigances des droitards encore en place. Plus c’est loin, plus on est unanimes.

Mais là, on s’approche de l’échéance, comme un vraquier du récif, et nul ne sent venir le SNSM (Secours National du Socialisme Meurtri)…Georgette prend la parole, c’est encore ce qu’elle fait de mieux : « C’est pas pour dire, mais il va bien falloir qu’on mette une motion au vote !”C’est moins bien qu’un Chambertin à décanter, mais il n’y en avait pas.

Rigobert, étudiant d’origine subsaharienne de 37 ans, en dernière année de master depuis presqu’autant, lança la question qui fâche : « Il y a qui déjà, comme candidats ? » Floréal, le secrétaire, manqua s’énerver. On leur avait envoyé la liste, les programmes, les trombines, les signatures ! Et les voilà qui ne savent plus qui est en lice ! C’est vrai qu’avec certains on a des doutes : il y a deux écologistes au sein de la primaire et plusieurs encartés qui candidatent par les bordures. Sans compter Méluche, qui éructe haut ce qu’on pense in petto. On relit la liste, par ordre inconnu : Lienemann, de Rugy, Bennahmias, Larrouturou, Peillon, Montebourg, Valls, Filoche, Hamon, Passérieux, Verdier, Nadot et Sylvia Pinel car il faut toujours qu’il y ait un radical de gauche pour venir téléphoner dans la cabine qu’occupe le PS !

« Écris-les, toi qu’es prof, histoire qu’on les ait sous les yeux », demanda Floréal à Jacky, jadis instituteur, à présent professeur des écoles et des écoles roulées. Jacky étouffa un rot, écrivit Filoche, Lienemann, Hamon, Montebourg, Peillon. Puis s’essouffla, prétextant un feutre mou. Floréal fit ajouter Valls, par une sorte de légitimiste sans-culottard assez admirable. Les autres seraient battus, avec zéro voix sur onze. Pas de match retour, pas de quoi mouiller leur maillot. Mais Hocine, employé municipal, au bureau des élections, estima que ce n’était pas « de gauche » de ne pas les citer. On scotcha les deux feuilles de papier jauni au mur et chacun resta pensif devant cette liste qui avait un faux-air de monument aux morts.

Il allait bien falloir voter. Une réunion de section qui ne se termine pas par une motion, cela ne peut pas exister. Et puis la Fédé attendait leurs résultats, pour décompter toutes les voix comme on numérote ses abattis. D’ailleurs, Ahmed, le secrétaire fédéral, appela Floréal à cet instant précis pour annoncer que certains candidats ne seraient pas autorisés à concourir. On raya le nom de Larrouturou et de quelques autres. Dans les républiques douteuses on éliminait aussi les candidats qui pouvaient faire de l’ombre au pouvoir. Mehdi qui collectait les miettes de chips jusque-là mentionna son désaccord quant à cette pratique « anti-démocratique ». Mais pas anti-militante lui fut-il répondu. Parfois entre l’intérêt de la boutique et celui de la clientèle, on devait choisir… Pour faire barrage au « fassisme » (sic), on pouvait bien ruser un peu.

Jacky tenait Valls pour un sous-marin des Républicains, Bennahmias pour un sous-main de Bayrou, Sylvia Pinel pour une trumpette de Jericho, Peillon pour une bête de Somme. Georgette se méfiait de Filoche, trotskyste, de Hamon et Montebourg, anti-européens alors qu’elle avait une sœur en Bavière qu’elle aimait bien aller voir en octobre. Floréal, tout en voulant rester neutre, trouvait Valls crédible. Et il l’était autant qu’un pneu de tracteur crevé qu’on voudrait monter sur la C6 présidentielle. Rigobert et Hocine auraient voulu qu’il reste du Fanta. Mais il n’en restait plus. Les bulles et les illusions s’étaient évaporées.

Bref, on mit une motion au vote qui obtint l’unanimité. L’honneur était sauvé, comme un migrant parvenu à Calais. Comme Floréal le savait, cela risquait d’être l’acte ultime de la Section, puisque l’intercommunalité allait sévir bientôt et les réunir. Irait-on un jour jusqu’à proclamer le mariage des Fédés ?… C’était à craindre.

La motion envoyée à la Fédé portait la mention suivante : « La Section de… , à l’unanimité, a voté la confiance au Bureau du parti, afin que celui-ci mette au point une liste définitive des candidats admis à participer à l’élection primaire de la Belle Alliance Populaire. Elle se prononcera alors, sereinement et solennellement en son âme et conscience, s’il en reste encore. » On avait bu et voté, lu et roté. Le job était fait.

Comme on dit à Solférino : « Same player shoots again. »


Le feuilleton des primaires de la gauche


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Bernard Rackam est chroniqueur à la radio, consultant, père de famille, catholique et breton.

5 Réactions à "Les Fédés se cachent pour mourir (1)"

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    Patrick 15 décembre 2016 (21:44)

    « Irait-on un jour jusqu’à proclamer le mariage des Fédés ? »
    Bizarre, cela me rappelle étrangement le « mariage pour tous », mais pourquoi donc ? ?

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    Gérard Guicheteau 16 décembre 2016 (09:50)

    De mon temps, il y avait en plus de la décrépitude, le clic-clac de la ronéo pour le tirage du « journal » de la section… Mais c’était du temps où c’était le « Parti » qui tenait la ligne et 1/4 de la population électorale… Pfff ! que les socialos connaissent à leur tour la déprime, la preuve est que Dieu existe. En tout cas, bravo, M’sieur Rackam pour ce bien joli billet. On en redemande, forcément.

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    rackam 18 décembre 2016 (20:22)

    Oui Gérard, Dieu existe. Et la suite arrive…

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    Tibor Skardanelli 19 décembre 2016 (10:00)

    C’est toujouuuuurs le prolétaire qui trinnnnque au grand métinge du métropolitain.

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    René de Sévérac 19 décembre 2016 (15:06)

    Tibor, le prolo sait bien que le vote Marine est son salut !
    Moi, ancien de la section d’Argenteuil (qui a connu Valls, à l’époque de mon retrait), j’observe que les militants actifs portent des noms d’origine maghrébine !
    Ce billet est absolument historique.

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