Les Fédés se cachent pour mourir (3)

Le feuilleton des primaires, épisode 3. Floréal qui a des consignes et peu de conscience toussote avant de répondre. Georgette lui tend une pastille qu’il refuse. La prise de la pastille n’est pas à l’ordre du jour.

L’amer convoi dansait, et dans une Golf Claire, une Chevrolet argent, sous la pluie. La section n’avait pas réussi à voter. Les uns n’avaient plus de candidat, les autres un choix trop vaste (sans être staliniens, ils s’étaient habitués à ce qu’il n’y ait que le candidat officiel). Et puis Rigobert avait sorti une tirade qui avait scotché le groupuscule.

« Qu’il me soit permis, avec tout le respect que je porte à cette digne assemblée, de tenir un propos liminaire (Germain avait demandé ce qu’était un liminaire, Pedro lui avait soufflé dans le conduit (auriculaire) que c’était un ordinateur qui jouait de l’orgue). Nonobstant la qualité hors pair de la préparation de notre scrutin et les motivations de haute tenue qui en sont le fondement (là, Germain n’a rien demandé, il savait), nous pouvons avec la légitime curiosité intellectuelle mâtinée d’exigence bienveillante, nous interroger sur le bien-fondé de cette consultation. (Muguette avait décroché à « nonobstant », Salvador avait cru entendre nonosse et remuait la caudale comme un crotale diarrhéique…). Somme toute, il convient de constater que l’authentique consolation aura lieu en janvier de l’an prochain. Ergo, celle-ci est en toute hypothèse indicative, de peu d’effet, superfétatoire. (Pedro avait fait un chantier à Thouars où nulle fête ne pouvait se montrer « super »). Aussi me serait-il agréable que cette docte assemblée sursoie à ce scrutin et attende les consignes de la Fédération départementale afin d’accomplir, en bonne et due forme et avec une scrupuleuse diligence les opérations décisives. Je vous remercie de votre attention, espérant ne pas avoir enfreint la bienséance qui a toujours présidé à nos rencontres militantes. »

Hocine, qui n’a rien entravé au topo de Rigobert, ce type qui, avec ses vingt-sept années d’études réputées supérieures faisait la roue comme un paon de mur chaulé pour ne rien dire, comme certains hiérarques du parti, soit dit en passant, Hocine, donc, boude et cherche le Fanta, mais il y a du Lidl-Cola qui a le goût et l’effet du déboucheur d’évier, sans compter la teinte des dents…

Floréal qui a des consignes et peu de conscience toussote avant de répondre. Georgette lui tend une pastille qu’il refuse. La prise de la pastille n’est pas à l’ordre du jour.

« Merci, Rigobert, murmure Floréal, pour cette prise de position qui témoigne de ta verve militante et de ton souci que la gauche se montre toujours aussi gauche. » Il se tut, embarrassé par sa propre prose. Il attendait qu’un adhérent prenne la parole, mais rien ne vint. Sauf Muguette qui se lève et sort prétextant que Salvador doit « faire son caca ». On était déjà dans la merde et seuls sept votants restaient. Pour sept candidats. Le PS avait toujours eu une tendresse pour la IVe République et ses arrangements de backroom, ses coalitions improbables, ses retours aux affaires malgré une veste électorale.

Floréal, anticipant une soufflante du secrétaire fédéral en cas de non-vote, desserra son chèche et invita chacun à prendre ses responsabilités en même temps que le bulletin de son choix et le mette dans le chapeau claque qui servait d’urne ce soir-là. Prendre un claque, pour les socialistes…

Il arriva ce qui devait : chaque candidat eut une voix. Même le yoda olivâtre, l’aristo fourvoyé, la radicale à cran d’arrêt. Le secrétaire de section annonça les résultats d’une voix blanche. Hocine applaudit, espérant faire apparaître le Fanta de la fin. Mais rien ne vint apaiser le trouble général : la consultation de la section n’allait rien arranger avec la Fédé !

Floréal sentit son étoile pâlir (une suppléance aux législatives avait été évoquée), Hocine sa soif s’aggraver, Pedro ses hémorroïdes s’énerver, Georgette son pouls s’enlaidir (or un pouls est déjà laid).

Alors le secrétaire de section, dans l’un de ces grand moments de la rhétorique socialiste, se lança dans un topo truffé de « démocratie », « grands anciens », « gauche », « socialisme », « forces de progrès » dans lequel chacun entendit : bazar, rivalités, clientélisme, pré carré, foutaises. On était là pour ça, on l’avait eu, servi chaud, on n’allait pas chialer dans le corset de la Solferina pour autant.

Scrupuleusement (les scrupules n’étouffent le socialiste que lorsque les formes sont violables, mais si elles sont violées il se réfugie derrière le paravent des droits), Floréal reporta les décomptes de voix sur le tableau fourni par Paris, photocopié par la Fédé. Les Fédés excellent dans la reproduction depuis peu.

Et puis, eh bien, il fallut conclure, sans Fanta ni trompette, on se sépara en se promettant de se retrouver bien vite pour de nouvelles luttes. Or, chacun savait que le bail du Local était échu, que la boutique allait fermer, pour devenir une jachère commerciale comme bien d’autres. Les cotisations ne rentraient pas, on ne pouvait plus payer pour le superflu. Le peu qui restait servait à rémunérer des assistants qui pondaient des notes dans l’espoir de devenir des attachés, des conseillers, des suppléants, des élus, des ministres, des stipendiés à vie. Pour ceux qui avaient raté les concours de la fonction publique, le socialisme demeurait une planche de salut vers la sinécure.

Floréal scella les résultats dans une enveloppe bistre, salua chacun et monta dans sa Golf de couleur claire, non sans avoir fermé à clé le local, peut-être pour la dernière fois. Mehdi passait les vitesses de sa Chevrolet, qui n’était qu’une Daewoo badgée en sifflotant une version rap de l’Internationale, mâtinée de En rouge et noir. Plus loin, sur le trottoir, Muguette encourageait Salvador un peu coincé du conduit, elle susurrait des « Prrrt, prrt, prrt » touchants, accroupie près du tapihua dont les yeux exorbités témoignaient d’un effort surcanin. Rigobert à bicyclette regagnait sa chambre du CROUS, Hocine son HLM. Pedro et Germain étaient en froid, l’un parce qu’il soupçonnait l’autre d’avoir voté pour « de Rugy » pour sa tronche, l’autre parce qu’il savait que son mari avait raison. Et s’il y a une chose qu’on ne supporte pas dans un couple c’est que l’autre ait raison.


Le feuilleton des primaires de la gauche


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Bernard Rackam est chroniqueur à la radio, consultant, père de famille, catholique et breton.

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