D’un Verdun l’autre

Le concert de Black M prévu à la marge des cérémonies du centième anniversaire de la bataille de Verdun a été annulé. Retour sur un épisode vraiment pas très glorieux.

La scène est bien connue. Le 4 juin 1922, à Verdun, le président du Conseil, Raymond Poincaré, visite le cimetière du Faubourg-Pavé, aux côtés de l’ambassadeur des États-Unis en France, Myron Herryk(1). Un photographe a planté son trépied entre deux croix de bois pour immortaliser l’instant. C’est la catastrophe. Sur le visage de l’ancien président de la République un affreux rictus se dessine. Est-ce un rire ou une grimace ? L’intéressé s’en expliquera quelques jours plus tard devant des députés : « Nous avions le soleil dans les yeux… » Mais le mal est fait. Le cliché fait les unes de la presse et Poincaré y gagne son surnom : « L’homme qui rit dans les cimetières ». C’est Le Monde illustré et L’Humanité qui ont ouvert le bal, suivis de près par Le Canard enchaîné. Dans le quotidien communiste, on lit : « Comme l’assassin retourne toujours au lieu de son crime, Poincaré-la-Guerre, dès qu’il le peut, gagne les régions mortes où reposent les victimes de sa criminelle ambition. Au milieu des croix, il redresse sa taille de nabot et, à contempler ce champ de désastres, il sent soudain la joie monter de son cœur à sa bouche et, l’homme qui ne rit jamais se met à rire !… »

En 1922, la guerre n’est pas finie depuis quatre ans seulement que le pays fait déjà d’une nécropole militaire le petit théâtre d’une polémique futile et vaine. Les juifs ont raison d’appeler leur cimetière « la maison des vivants » (beth ha-hayyim) : rien ou presque de ce qui s’y passe ne concerne jamais les morts. Les vivants se rendent toujours dans les cimetières sans vergogne pour y régler les affaires qui ne concernent qu’eux.

La nouvelle bataille de Verdun

En 2016, avec les toutes prochaines célébrations du centième anniversaire de la bataille de Verdun, nous assistons mutatis mutandis à la même polémique futile et vaine qu’en 1922. Les uns accusent les autres de vouloir rire dans un cimetière. Les uns pointent l’irrespect des autres vis-à-vis des morts et de leur sacrifice ultime. Fermez le ban ! Les autres dénoncent « l’ordre moral » que veulent imposer les nouveaux « fascistes ». ¡ No pasarán ! Mais, tout occupé à se répandre en injures et en anathèmes, ce petit monde danse, en fin de compte, la même ronde parmi les tombes.

Quel est l’objet de la polémique ? La présence côte à côte du Président français, François Hollande, et de la chancelière allemande, Angela Merkel ? Evidemment pas. La mise en scène des célébrations par le réalisateur allemand, Volker Schlöndorff. Pas plus – on aurait pu faire appel, dans l’ordre du pire, à Philippe Decouflé. L’orchestre israélo-arabe, que dirigera, pour l’occasion, son fondateur, Daniel Barenboim ? Non – même les boycotteurs en chef d’Israël n’osent pas critiquer le chef d’orchestre. Ce qui aujourd’hui est au centre de tout, c’est le concert organisé en marge des cérémonies officielles. Plusieurs milliers de jeunes Français et Allemands ont été invités à participer, pendant deux jours, aux célébrations du centenaire. Le dimanche soir, ils devaient assister à un concert où allait se produire le rappeur français, Black M.

Comme le confiait à l’AFP Samuel Hazard, maire de Verdun, le concert était initialement financé par sa commune et le ministère de la Défense, dans le cadre de la « Mission du centenaire ». Mieux encore : Hazard confirme que le nom du chanteur avait été proposé par l’État… Il n’a pas fallu deux jours de buzz médiatique pour que Jean-Marc Todeschini, secrétaire d’État aux Anciens combattants, abandonne le maire de Verdun à sa solitude d’élu local. Dans un communiqué, Todeschini « dément formellement l’information qui circule dans certains médias et sur les réseaux sociaux suivant laquelle le chanteur Black M se produirait dans le cadre de la cérémonie officielle de la bataille de Verdun ». Or, dans le même temps, la « Mission du centenaire », dont l’autorité de tutelle est assurée par Jean-Marc Todeschini, retire à la Ville de Verdun la subvention de 67.000 euros qu’elle devait lui octroyer pour le financement du concert…

Jean-Marc Todeschini, victime d’un shrapnel à Verdun

Mais Jean-Marc Todeschini ne craint rien. Et surtout pas le ridicule. Aussitôt, il dénonce à l’antenne de RTL « le fascisme » qui vient. Il dit comprendre « la réaction du maire de Verdun » face aux menaces dont il était l’objet. Sauf que le maire de Verdun n’aurait rien annulé du tout si le même Todeschini n’avait pas fait retirer la subvention de la « Mission du centenaire ». Comme si cela ne suffisait pas, la ministre de la Culture, Audrey Azoulay, affirme, depuis le festival de Cannes : « Des voix déchaînées ont obtenu l’annulation d’un concert au nom d’un ordre moral nauséabond et décomplexé. N’acceptons jamais cela. Ce n’est pas la première fois que l’autocensure succède à ces coups de forces inacceptables. » Retenons que Mme Azoulay, une ministre de la Culture qui généralement se tait (et ça lui va bien) ne peut pas verser 67.000 euros à Verdun pour compenser le retrait de son collègue des Anciens combattants. Elle préfère geindre et hurler à « l’ordre moral qui sent pas bon ». Fichu argument quand on est au pouvoir et qu’on recule soi-même à grandes enjambées !

De qui se moque-t-on ? C’est bien gentil de taper sur la tête du maire de Verdun et de l’accuser de tous les maux. Mais trois questions se posent – elles se posent d’autant plus que nous avons, pour une fois, toute les réponses. Qui a proposé le nom de Black M ? L’État. Qui a retiré sa subvention, interdisant la tenue effective du concert à Verdun ? Toujours l’État. Et qui maintenant joue aux antifascistes d’opérette, en versant des larmes de crocodile sur l’annulation des festivités ? L’État, encore l’État. On se fout du monde.

Pire. Les plus hauts représentants de l’État se mettent à insulter les braves gens. Eh quoi ! on leur dit qu’un rappeur qui « nique la France » va chanter pour célébrer les morts de Verdun. Ils ont de quoi être révulsés. Au lieu de leur expliquer posément ce qui va se passer, parce que la politique c’est d’abord la responsabilité, c’est-à-dire la capacité à formuler des réponses, plusieurs ministres ne font pas leur travail et préfèrent les traiter de « fascistes » et de « racistes ». Quel but poursuivent Monsieur Todeschini et Madame Azoulay ? Que tous ces braves gens deviennent vraiment « fascistes » et « racistes » ? Je n’ose croire que c’est le but recherché. Même si, aujourd’hui, j’ai de sérieux doutes.

L’affaire de Verdun : la société du spectacle

L’affaire de Verdun, c’est d’abord celle d’un État qui n’assume aucun de ses choix. C’est aussi celle d’une société entièrement vouée au spectacle. Philippe Muray avait raison de dénoncer le « festivisme » actuel : tout doit être festif, rien ne peut échapper à l’emprise de Homo Festivus, même les commémorations des événements les plus tragiques de l’histoire.

Regardons ce que furent, en janvier 2016, les cérémonies d’hommage aux victimes des attentats de Paris : on a fait chanter au Chœur de l’Armée française une chanson de Jacques Brel, puis comme le spectacle n’était sans doute pas assez suffisant on a demandé à Johnny Halliday d’entonner une chansonnette de son cru. Aujourd’hui, la même chose se produit à Verdun : on fait venir quatre mille jeunes de toute la France et de toute l’Allemagne. Mais, pour les organisateurs, l’événement ne se suffit pas à lui-même : il faut y ajouter du divertissement.

Lycéen lorrain dans les années 1980, je me suis rendu bien des fois à Verdun. On y allait en car. Départ le matin. Visite du champ de Bataille et de l’Ossuaire de Douaumont. On nous expliquait tout. Mais jamais l’idée ne serait venue à l’esprit d’aucun d’entre nous de vouloir assister, en fin de journée, à un concert. On avait quatorze et seize ans, et on savait déjà faire la part des choses, selon la sage doctrine de l’Ecclésiaste : « Il y a un temps pour chaque chose. Un temps pour rire et un temps pour pleurer. » Seulement, mettre du divertissement à toutes les sauces, c’est devenu la règle. C’est la druckérisation du réel.

Alors, sans se poser de question, on prend un chanteur qui cartonne chez les jeunes : Black M. On ne s’attarde pas sur ses textes. On ne se demande pas si son œuvre entretient avec l’événement un rapport plus ou moins lointain. On l’engage parce qu’il se vend bien. C’est – assez fidèlement à ce que décrivait Guy Debord – la « société du spectacle », c’est-à-dire le stade ultime d’une société de consommation où le capitalisme se met désormais lui-même en scène, devenant ainsi son propre moyen et sa propre fin.

Au passage, on notera que la situation est assez cocasse : le fond de commerce de Black M, ancien membre de Sexion d’Assaut, c’est la révolte et la critique de l’establishment. En cela, Black M est un vrai révolté du Bounty : la puissance publique lui offre un Bounty et il se met à chanter. Un sou de plus dans le juke-box : il posait son flow sur La Madelon – ce qui, assurément, aurait eu de l’allure. Nul ne recule jamais devant rien dans la société du spectacle, puisque tous en font partie.

Ces considérations sont importantes. Elles mériteraient que le secrétariat d’État aux Anciens combattants commande un nouveau « rapport Kaspi », en posant la question du divertissement et de la variété dans les commémorations nationales… Pourtant, ce ne sont pas ces considérations qui ont mobilisé les opposants au concert de Verdun. Nul ne fait offense à la vérité s’il dit que l’alerte a été lancée par la droite de la droite. Le site « Français de souche », le FN puis le Rassemblement Bleu Marine ont ouvert les hostilités. Pour eux, la situation est claire : c’est Black M qui n’est pas à sa place. Le secrétaire départemental du FN de la Meuse l’explique assez clairement : « On aurait préféré que le concert soit maintenu, mais pas avec cet artiste. »

Black M, pourquoi tant de haine ?

Contrairement à ces gens-là, qui ont reçu du Ciel la connaissance infuse de toute chose, je ne suis pas un spécialiste de Black M. Pire encore : mes références en matière de rap s’arrêtent au groupe mythique de Harlem : The Last Poets. Peut-être que dans cinquante ans, je commencerai à apprécier les qualités musicales des rappeurs français. Quand on est réac, on ne se refait pas. N’empêche. J’ai vu quelques citations édifiantes circuler sur les réseaux sociaux. On accuse Black M d’être antisémite pour avoir usé du terme exécrable de « youpin » dans l’un de ses morceaux. Sauf qu’en l’occurence il s’agit d’une chanson de Doc Gynéco, Dans ma rue (1997), véritable éloge de la diversité française… Black M n’a fait que la reprendre en 2015. Pas de bol !

De même, on reproche à Black M son homophobie, parce que Sexion d’Assaut avait chanté dans On t’a humilié (2010) : « Je crois qu’il est grand temps que les pédés périssent / Coupe leur pénis / Laisse les morts, retrouvés sur le périphérique… » Ce n’est pas Black M qui chante ça, mais Maître Gims – en même temps, hein, ils se ressemblent tous, les nègres, ma p’tite dame. De plus, le morceau est assez clair : ces paroles sont prêtées à un « fêlé »… Désolé : mettre en scène l’homophobie dans une chanson, ce n’est pas y souscrire, mais juste – infime petit détail – la dénoncer.

On pourrait poursuivre à vau-l’eau l’analyse des trois ou quatre citations qui font de Black M l’ennemi public numéro 1. La vérité est terrifiante : dans le monde du rap français, Black M est plutôt un gentil garçon. La réalité du rap – et, peut-être, de la chanson de variété en général –, ce n’est pas d’inventer quoi que ce soit, mais d’être la chambre d’écho de la rue. Et il faudrait peut-être entendre ce que le rap nous dit sur la façon dont « cette conne de France » est rejetée aujourd’hui par toute une partie de la communauté nationale.

Je partage avec mon amie Mona Ozouf, comme avec bien d’autres historiens contemporains, l’idée selon laquelle ce n’est ni à Reims ni même à Valmy que la nation française s’est inventée. Quand bien même le baptême de Clovis et les armées en marche de la République demeurent de magnifiques symboles devant lesquels aucun Français ne peut rester insensible, c’est « à Verdun » que la nation a commencé à exister comme une réalité sociologique éprouvée. Ce n’est pas dans la salle du jeu de Paume, mais dans l’enfer des tranchées que la nation française contemporaine s’est formée.

C’est peut-être là où le bât blesse. Avec Angela Merkel, François Hollande a voulu nous refaire le coup de la rencontre Kohl-Mitterrand à Verdun, le 22 septembre 1984. Tout a été placé, les 28 et 29 mai 2016, sous le signe de la réconciliation franco-allemande. C’est visé à côté de la plaque. Au sein de l’Union européenne, on n’attend plus du couple franco-allemand des symboles, mais des résultats. Ce qu’on attend en France, c’est que la nation française se réconcilie avec elle-même et avec son destin. Verdun aurait été un endroit de choix. Ce n’est pas le cas. C’est juste l’endroit d’une petite polémique vaine et futile. La polémique des gens qui toujours ont préféré rire dans les cimetières plutôt que d’y enlever leur chapeau. Et c’est ici l’insulte la plus grave à la mémoire des morts.

Notes   [ + ]

1.On se reportera, pour plus de détails, à la belle biographie que l’historien François Roth a consacrée en l’an 2000 chez Fayard à Raymond Poincaré.

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François Miclo est rédacteur en chef de tak.fr

8 Réactions à "D'un Verdun l'autre"

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    Christian Aubrée 15 mai 2016 (17:40)

    François Roth qui vient de mourir, hélas… Par ailleurs, j’ai bien peur que le chanteur du Jerk ne soit pas maire de Verdun, mais que ce soit son homonyme Samuel.

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      François Miclo 15 mai 2016 (17:47)

      Mille excuses et mille mercis ! Vive le Jerk quand même !

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    Laurent Duval 16 mai 2016 (09:00)

    Point de détail, mais il n’y a plus de « secrétariat d’Etat aux Anciens combattants » depuis 1999. Il y a un secrétaire d’Etat, avec son cabinet, rattaché au ministre de la défense, mais sans administration propre. Le SEDACM s’appuie en tant que de besoin sur les services du ministère de la défense, en particulier sur la direction de la mémoire, du patrimoine et des archives (DMPA).

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    Gérard Guicheteau 16 mai 2016 (09:01)

    Tout ce tintouin n’vaut pas une « bombe » de chez Braquier, le meilleur bonbonnier de Verdun. Et bravo cher François Miclo pour ce papier. Votre référence au grand Poincaré est excellente en ces jours où on oublie nos grands écrivains pour de méchants gratte-papier. Je le tiens pour le Saint-Simon de la Grande Guerre… Vous avez lu ?

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      François Miclo 16 mai 2016 (09:45)

      Merci Gérard, je ne connais que quelques-uns de ses discours parlementaires et académiques.

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    Josey 16 mai 2016 (17:35)

    Je suis choqué par votre analyse sur son homophobie sois disant il serait contre l’homophobie?Moi qui dénonce leur homophobie depuis six ans je vous fait un petit rappel:maitre gims,black m lefa….sont tous membre de sexion d’assaut,ils écrivent tous leur textes donc ce qu’ils écrivent,ils le pensent,je vais vous citer plusieurs extraits des passages de black m dans « Choqué » il dit « il est devenu gay à croire que ca manque de ch*tte » dans anti tecktonik il dit « Ce n’est que celui qui voit la fin du monde parce que des hommes font du sex au lit,du sex au lit?Ce truc pas hallal » dans un freestyle sur youtube il dit texto « F*ck les gays » jen ai d’autres exemples…aprés la polémique de 2010 c’est quand meme grossier de le faire passer pour un anti homophobie surtout que l’appel au meurtre contre les homos dans « On t’a humilié » je suis directement aller demander à des rappeurs proche de sexion d’assaut ou membres et désolé de vous décevoir mais ils sont clairement homophobes et m’on clairement insulter en prétextant que je pouvais aller me faire f*utre et qu’ils font ce qu’ils veulent.Si vous voulez le défendre faites le mais ne faites pas passez leur homophobie pour en fait un bon message revue dans son contexte…pour clore je vous citerez les propos de maska un autre membre de sexion d’assaut dans « cessez le feu » il dit « Avant les homos se maquaient en scred maintenant ils s’affichent avec des sappe arc en ciel mais vas y bouge vas y bouge toutes ses pratiques ne sont pas saines… » encore ce meme maska « Faut m’écouter Ya bien trop de gays le décoletter il faut pas boycotter » bref vous vous trompez sur la « non » homophobie de black m.Cordialement.

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    Claude Courouve 17 mai 2016 (00:17)

     » On accuse Black M d’être antisémite pour avoir usé du terme exécrable de « youpin » dans l’un de ses morceaux. Sauf qu’en l’occurence il s’agit d’une chanson de Doc Gynéco, Dans ma rue (1997), véritable éloge de la diversité française… Black M n’a fait que la reprendre en 2015. Pas de bol !  »

    Il n’a fait que « reprendre », donc ce n’est rien…

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    td 19 mai 2016 (05:48)

    « c’est « à Verdun » que la nation a commencé à exister comme une réalité sociologique éprouvée. Ce n’est pas dans la salle du jeu de Paume, mais dans l’enfer des tranchées que la nation française contemporaine s’est formée. »

    Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? C’est curieux, cette tendance à prétendre que le patriotisme, la nation, etc seraient des inventions, et d’origine récente. Un peu comme si on voulait faire croire que ce n’est pas si grave de les passer par pertes et profit, Europe et mondialisation oblige.
    J’avais déjà vu des tentatives de faire du XIXe le siècle de « l’invention » des identités nationales, mais 1916 c’est encore mieux. La nation, 1916-1940 ? Défaisons nous en, en effet.

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