Cuba : la grande désinformation

Pour Denis Rousseau, ancien correspondant de l’AFP à Cuba, les scènes de deuil qui ont accompagné les obsèques de Fidel Castro sont « une manifestation supplémentaire de la nature totalitaire du régime ». Ségolène Royal serait-elle victime de désinformation ?

ENTRETIEN. Pendant trois ans, le journaliste Denis Rousseau a été correspondant de l’Agence France Presse à Cuba. De cette expérience extraordinaire, il en a tiré un livre cosigné avec Corine Cumerlato : L’Île du docteur Castro : la transition confisquée (Stock, 1999).

Dépêchée à Cuba par le président de la République pour assister aux funérailles de Fidel Castro, Ségolène Royal a défendu le bilan du « Líder Máximo » par une formule qui restera dans les annales les plus tordues du journalisme et de la politique : « Écoutez, il y a beaucoup de désinformation. » Pensez-vous que les journalistes présents à Cuba sous le régime de Fidel se soient sciemment livrés à de la désinformation ?
Ségolène Royal veut-elle dire que la vérité sur les droits de l’Homme à Cuba est celle qui est rapportée par la presse cubaine ? Pour celle-ci, totalement inféodée au pouvoir, il n’y a pas de dissidents, mais des mercenaires payés par les États-Unis, des traitres, des espions et des délinquants. Cela permet au régime d’affirmer sans sourciller qu’il n’y a pas de prisonniers politiques à Cuba. Être journaliste à Cuba, c’est en effet être soumis en permanence à la désinformation : celle du régime, qui est devenu expert en la matière ! Les Cubains le disent bien par cette plaisanterie : « À Cuba, si vous voulez vivre dans un monde idéal, vivez dans le journal de 20 heures à la télé… »

Quel était la réalité quotidienne du régime castriste pour les Cubains comme pour les journalistes étrangers ?
La réalité quotidienne des Cubains et des journalistes est bien différente – les seconds jouissant d’un train de vie inaccessible à la quasi totalité des Cubains, en dehors de la nomenklatura. Cependant, ils ont en commun d’être soumis à un bombardement incessant de propagande et à la surveillance et à la toute puissance de l’État.

Oui, mais quand l’on voit les files interminables de Cubains défiler devant les cendres de Castro, on en vient à se dire que Fidel fut un saint plutôt qu’un salaud…
Des foules innombrables s’étaient également pressées pour s’incliner devant le cercueil de Franco, pour les obsèques de Staline… Je gage que cette dévotion pour Castro passera comme pour eux. Je dirais même que ces scènes de deuil déchirant me paraissent une manifestation supplémentaire de la nature totalitaire du régime. Les Cubains sont habitués à obéir aux injonctions du régime qui peut tout leur ôter à son gré. Ils sont en permanence menacés de tout perdre : maison, travail, université pour les enfants, télévision, voiture, amis…!
À Cuba, il faut une directive, même pour être triste. Il est très curieux de constater que les scènes de douleur des Nord-Coréens à la mort de leur leader sont, à juste titre, spontanément moquées ici et sont en revanche perçues comme l’expression d’un sentiment sincère lorsqu’elles sont vues à Cuba. Je ne prétends pas que certains Cubains ne ressentent pas de la peine, mais ceux qui se réjouissent ou sont tout simplement soulagés ne doivent en aucun cas le laisser paraître.
Lorsque je vois à la télévision des interviews de Cubains qui expriment leur peine, je ne peux m’empêcher de me poser une série de questions : quel est son travail ? Travaille-t-il dans le tourisme ? Dans l’appareil de sécurité de l’État ? Est-il membre du Parti communiste ? Est-il président du Comité de défense de la Révolution de son quartier ? A-t-il présenté une demande pour que sa fille intègre l’université ? A-t-il demandé un nouveau logement ? Un vélo ? Ou une autre de ces choses dont l’attribution dépend à Cuba du bon vouloir des autorités ?…

Diriez-vous que la « limitation » des droits fondamentaux à Cuba était la conséquence du « blocus américain » ou était-elle inhérente à la nature-même du castrisme ?
Tout d’abord, le terme « blocus » est celui qui est utilisé par le régime…. Un beau cas de désinformation : un blocus est imposé par la force et Cuba n’a jamais vu l’accès de ses ports interdit par des canonnières ! Pas plus que ses aéroports par des avions de chasse. C’est pourquoi on parle plutôt d’embargo.
Cet embargo n’empêche pas le régime cubain de faire des États-Unis leurs premiers fournisseurs de produits agroalimentaires ! C’est, certes, une entrave aux échanges, notamment touristiques, mais il ne peut certainement pas expliquer la misère des Cubains. En revanche, c’est un extraordinaire alibi pour confisquer les droits des Cubains… Qui sont de moins en moins dupes. Il est d’ailleurs frappant que cet argument en finit par être plus efficace à l’usage de la propagande extérieure que pour la police intérieure.

Prenons un cas que vous connaissez bien : celui de Raúl Rivero. Pourquoi fut-il emprisonné ? Pourquoi vous êtes-vous investi pour sa libération ?
Pour moi, Raúl Rivero est d’abord un ami. Ma réponse sera donc suspecte de parti pris. Il est, selon moi, le plus grand poète cubain vivant. Mais il est aussi un talentueux journaliste et éditorialiste. Il a lutté pour donner aux Cubains une autre information que celle assénée par les médias du pouvoir. Ségolène Royal l’accuserait-elle de se livrer à la désinformation ?
En tout cas, c’est l’un des griefs qui lui ont été faits, lorsqu’il a été traîné devant un tribunal en 2003, qui l’a condamné à vingt ans de prison pour agissements contre l’intégrité territoriale de l’Etat cubain. Vu son état de santé et les conditions affreuses de détention à Cuba, c’était une condamnation à mort ! C’est pourquoi, révolté par la brutalité de ce que l’on a appelé « le printemps noir de Cuba », je me suis joint au mouvement d’indignation international réclamant sa libération et celle des opposants qui avaient été condamnés avec lui.

Lorsque Ségolène Royal affirme grosso modo que le castrisme fut un humanisme, quel service rend-elle au peuple cubain ?
Que dire ? Je suis indigné ! C’est vrai que Castro a toujours affirmé que sa révolution était « humaniste »… Ségolène Royal serait-elle victime de désinformation ? Les Cubains, en tout cas, eux, savent depuis longtemps à quoi s’en tenir !

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François Miclo est rédacteur en chef de tak.fr

2 Réactions à "Cuba : la grande désinformation"

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    Patrick 5 décembre 2016 (13:31)

    Quand je pense que nous aurions pu avoir Ségolène Royal comme PDLR ! Nous l’avons échappé belle.

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    Tibor Skardanelli 5 décembre 2016 (14:22)

    On a quand même eu son ex. Là, c’est seulement qu’il est épuisé après son bouquin, mais dans la déconitude il la vaut bien…

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