Blasphémer tue !

Cela se passait en 1765. Le jeune François-Jean Lefebvre de La Barre, 19 ans, et ses amis Gaillard d’Etallonde (Voltaire écrit « de Talonde ») et Moisnel, 15 ans, (généralement oublié) avaient, en juillet, refusé de retirer leur chapeau au passage d’une procession, et les bonnes gens disaient qu’ils avaient « chanté des chansons licencieuses » au lieu de cantiques. Voilà qu’en août, on découvrit que décorant le pont neuf d’Abbeville, un crucifix de bois avait été profané : « trois coupures d’un pouce de long et quatre lignes de profondeur à la jambe droite » et deux « au niveau de l’estomac ». On soupçonna d’abord des militaires… Voltaire fit remarquer qu’il était à la fois « indécent et dangereux d’exposer sur un pont ce qui doit être révéré dans un temple catholique », un accident peut le renverser, mais, surtout « des ivrognes peuvent l’insulter en sortant d’un cabaret, sans savoir même quel excès ils commettent ». Le sacrilège fit grand émoi en Picardie.

L’évêque d’Amiens, Mgr de La Mothe, conduisit pieds nus une procession de réparation en présence des notables picards et d’une foule innombrable. La police enquêta, aidée dans sa persévérance par un bourgeois d’Abbeville préposé à l’établissement de la taille (l’assiette de l’impôt), qui dirigea les soupçons vers le neveu de l’abbesse de Willancourt. Ce bourgeois, le sieur Belleval, sexagénaire amoureux de la douce abbesse, Anne Marguerite Feydeau, avait un compte à régler : la pieuse dame repoussait constamment ses avances, soutenue en cela par son neveu, le chevalier de La Barre. Belleval sauva son fils qui faillit être impliqué…

Vers « l’affreux procès » du chevalier de La Barre

Quand la ville se posa la question de savoir qui avait commis le sacrilège, les rumeurs allèrent bon train et les curés des paroisses appelèrent à la délation. On accusa même des juifs. Interrogés mais « influencés », les plus bavards finirent par diriger les sbires du lieutenant de police local vers les jeunes gens qui s’étaient signalés en juillet. Et tout ceci aboutit à des charges pour « un affreux procès » (Voltaire) : « Le 13 août 1765, six témoins déposèrent qu’ils avaient vu passer trois jeunes gens à trente pas d’une procession, que les sieurs de La Barre et de Talonde avaient leur chapeau sur la tête, et le sieur Moinel le chapeau sous le bras. » Les dépositions s’accumulèrent : « une Elisabeth Lacrivel » affirma que l’un de ses cousins avait entendu le chevalier de La Barre se vanter de ne point avoir ôté son chapeau ; « une femme du peuple nommée Ursule Gondalier » déposa que le chevalier de La Barre s’était moqué de la sœur tourière du couvent de sa tante à propos d’une statue de saint Nicolas en plâtre disant qu’elle l’avait achetée « pour avoir l’image d’un homme chez elle »… D’autres témoins, Bauvalet, Claude dit Sélincour, Héquet, Nicolas La Vallée apportèrent la preuve de l’impiété du chevalier. Celui-ci avoua avoir chanté une polissonnerie à propos de l’ancien métier de sainte-Madeleine-la-putain et l’Ode à Priape de Pirron.

Une perquisition au logement du chevalier conduisit à la découverte du Dictionnaire philosophique de Voltaire (c’est Voltaire qui se fait de la pub) et de trois ouvrages licencieux : Thérèse philosophe, la Tourière des Carmélites et le Portier des Chartreux… devant lesquels, aux dires du témoin Héquet, le chevalier aurait fait des génuflexions. Le témoin La Cour déposa qu’il avait entendu l’accusé dire au nom du Cul au lieu d’au nom du Père. Le témoin Pétignot déposa qu’il avait entendu l’accusé réciter les litanies du Cul « telles à peu près qu’on les trouve dans Rabelais ». Selon Voltaire, l’accusé sur la sellette nia tout ceci mais avoua qu’il avait « en effet prononcé C… »

Dans sa Rélation (sic pour l’accent) de la Mort du Chevalier de La Barre à Monsieur le Marquis de Beccaria écrite en 1766, nouvelle édition, Amsterdam, 1768, Voltaire (sous pseudo) met en cause les monitoires « à fin de révélations » (des injonctions à témoigner) proclamés par l’évêque d’Amiens qui voulait faire du cas particulier du chevalier de La Barre un exemple contre les blasphémateurs. Voltaire écrit : « [un monitoire] invite les gens de la lie du peuple à porter des accusations contre les personnes élevées au-dessus d’eux dont ils sont toujours jaloux. C’est un ordre intimé par l’Eglise de faire le métier infâme de délateur. Vous êtes menacé de l’enfer si vous ne mettez pas votre prochain en péril de sa vie. »

Langue coupée « jusqu’à la racine »

Le chevalier fut arrêté à l’abbaye de Longvillers (près Montreuil-sur-Mer) où il s’était réfugié, et fut traduit devant des juges. Voltaire fit remarquer qu’il n’y avait pas de loi contre le blasphème « depuis l’ordonnance de 1666″ qui prescrivait « une amende pour la première fois, le double pour la seconde, etc. et le pilori pour la sixième récidive ». Il s’indigna de ce que les juges d’Abbeville condamnèrent « le jeune de Talonde, 18 ans, à souffrir l’amputation de la langue jusqu’à la racine », puis à avoir la main droite coupée… puis à être brûlé vif. Heureusement pour lui, le jeune Talonde « avait épargné par la fuite à ses juges l’horreur de cette exécution ».

Entre les mains de ces mêmes juges, le chevalier de La Barre risquait les mêmes mutilations et la même fin. Défendu par Linguet, futur révolutionnaire alors avocat à la mode, son cas fut examiné par le Parlement de Paris après un premier jugement. L’arrêt du 4 juin 1766 le condamna à mort. Il serait mis au bûcher après décapitation. Il était contraint de faire amende honorable, ce qu’il refusa, et devait avoir la langue tranchée… ce qui lui fut évité (?). La sentence fut exécutée à Abbeville le 1er juillet 1766. Cinq bourreaux vinrent spécialement de Paris, dont le célèbre Sanson qui fut chargé de lui couper la tête.

Une politique « imbécile et barbare »

Voltaire termine ainsi : « On a voulu faire périr par un supplice réservé aux empoisonneurs et aux parricides, des enfans accusés d’avoir chanté d’anciennes chansons blasphématoires, et cela même a fait prononcer plus de cent mille blasphèmes. Vous ne sauriez croire, Monsieur, combien cet événement rend notre Religion Catholique Romaine exécrable à tous les étrangers : les Juges disent que la politique les a forcés à en user ainsi. Quelle politique imbécile et barbare ! Ah ! Monsieur, quel crime horrible contre la justice de prononcer un jugement par politique, surtout un jugement de mort, et encor quelle mort ! L’attendrissement et l’horreur qui me saisissent ne me permettent pas d’en dire davantage. »

O tempora ! O moresques !

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4 Réactions à "Blasphémer tue !"

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    Stéphane Mortimore 21 septembre 2012 (12:18)

    merci de ce rappel de nos propres turpitudes

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    Tibor Skardanelli 21 septembre 2012 (13:03)

    Ce ne sont en rien nos turpitudes mais celles de nos aïeux, comme l’esclavage, le colonialisme et autres joyeusetés dont je me sens parfaitement étranger. Comme disait Finkielkraut à un Allemand imaginaire ce n’est pas moi qui suis dans un camp d’extermination, ce n’est pas toi qui m’y a mis.

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    Tibor Skardanelli 21 septembre 2012 (13:07)

    Et merci Monsieur Guicheteau du rappel de cette affligeante affaire qui explique bien pourquoi notre société se refuse à criminaliser le blasphème.

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    NOURATIN 21 septembre 2012 (19:30)

    L’ennui c’est qu’au train où vont les choses nous reviendrons très bientôt aux errements d’avant Voltaire. Ce sera même bien pire vu que la Charia c’est autre chose que les évangiles.
    L’ennui c’est que de nos jours nous n’avons plus de Voltaire.
    Nous avons seulement Béachelle et Charlie Hebdo.
    Avec ça les blasphémateurs ont intérêt à rentrer le menton!

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